Dans son premier roman, Enfanter une étoile qui danse, Amélie Vrla pose un regard singulier sur l’expérience de grossesse.

Amélie Vrla, autrice,
traductrice et scénariste,
vit et travaille à Berlin. (Photo : Jetmir Izidri)
Août 2021, Mélodie filme le plongeon d’Elias dans un lac aux alentours de Berlin. Un bateau est loué pour fêter les dix ans de leur rencontre. Ce jour où Mélodie, en traversant sur un coup de tête une rue à Berlin a changé sa vie, comme on claque une porte, quittant le travail de production en cinéma et le ballet d’amants mariés. Cette rencontre iels ne la fêtent pas seul·es, dans le cocon du couple, mais en compagnie de deux amies proches. Alors qu’elle s’endort sur le toit du bateau, cette douce fête est perturbée, par un débordement des sens, une sensation de non-consistance du monde, comme un piratage de la réalité – accompagné de la peur de mort, d’elle-même, mais aussi d’une profonde sensation d’amour, et la peur surtout de perdre cet amour, de perdre les personnes aimées – une expérience de mort imminente.
« Aveuglé par une lumière intense »
À partir de là, on remonte avec la narratrice dans le temps. 2019, les doutes sur l’envie d’avoir des enfants, ou pas, la peur de ne plus pouvoir en avoir, les tests de fertilité, les premières tentatives, les esquives, la pression de devoir vouloir des enfants, la tension qui tombe aux moments où, pour des raisons médicales, elle doit recommencer la contraception. Jusqu’au moment où elle découvre qu’elle est enceinte – et là c’est le chaos, le manège infernal où toute certitude flanche.
Enfanter une étoile qui danse d’Amélie Vrla est un roman qui ose aborder d’une voix différente l’expérience de grossesse, qui n’a rien de l’apaisement qu’on y projette souvent. C’est le récit de doutes, sur le fait d’enfanter, pour des raisons écologiques de surpopulation en partie, mais surtout la peur de franchir une étape, radicale, qui modifiera en tout la vie qu’on connaît, le quotidien, les relations avec les êtres aimés – qui déracine totalement aussi la relation avec soi-même. Une peur du changement qui, si on peut la sentir à différentes étapes de sa vie, est ici, si elle décide de garder l’enfant, sans retour possible ; aux conséquences et responsabilités sans pareil.
L’écriture des premières pages est précautionneuse, sensorielle et impressionniste avec des choix de mots qui dénotent et accordent de l’attention aux détails. Ensuite, le style devient plus celui d’un récit, on traverse la vie de Mélodie, ses questionnements, ses recherches, mais l’écriture garde le souci des détails, des éléments sensoriels pour rendre vivant le texte et des champs lexicaux du numérique, charnel ou encore des arts martiaux pour des métaphores filées. Qu’il s’agit d’un roman autofictionnel, on l’apprend dans les remerciements, si on ne l’a pas déjà senti. Le but n’est jamais de savoir ce qui est réel ou pas, mais la question se pose dans le style d’écriture qui ne suit pas une construction narrative fictive. On y trouve de nombreux personnages, qu’on ne connaît pas, que la narratrice nous présente brièvement pour les situer dans sa vie, personnes qui souvent n’apparaissent qu’une fois. Les situations prennent alors un air anecdotique, avant qu’on ne comprenne pourquoi cet épisode est raconté, comment le bout de puzzle s’agence dans le récit raconté.

Enfanter une étoile qui danse est paru chez
Hydre Éditions en octobre 2025.
La question que cela pose est celle de comment on raconte nos vies. Comment on structure sa vie dans un récit qui fait sens, quels sont les effets de cause à effet existent, qu’on avait peut-être pas saisi le moment même, mais qu’on y lit plus tard, parce que le mémoire s’inscrit dans le corps, dans les moments précis qu’on se doit de restituer. Jusqu’où suit-on ces ramifications, où les séquencer ? À la lecture, ce tissage produit une sensation de réalité dont le côté chaotique est maîtrisé par une certaine constance des personnages principaux, des visites médicales et du travail sur la langue, par la récurrence des métaphores filées, ou les réflexions plurilingues qui empruntent à des mots de différentes langues pour se nourrir. Ce besoin de se raconter est aussi présent métaphoriquement dans le travail de scénariste de Mélodie, l’envie de pondre enfin son propre récit, au lieu de juste lire les histoires des autres, elle qui voudrait « faire de [sa] vie un film ». Les nombreux obstacles que rencontre le film que la protagoniste écrit avec son amie Lou peuvent être lus en parallèle avec son indécision face à la question d’enfant. C’est d’ailleurs un refus qui fait franchir une étape dans sa décision pour un enfant, avant de savoir qu’elle est enceinte. Pallier l’un par l’autre : un questionnement qu’on peut élargir sur la difficile limite entre la vie personnelle et les buts, espoirs ou attentes professionnelles dans les métiers créatifs, en général.
Si le roman propose une vue sur la grossesse qui est hors des sentiers battus, on peut supposer pourtant que de nombreuses personnes s’y retrouvent, qu’à la longue les récits habituels se déconstruisent par une multitude de récits singuliers et autres. Par contre, la narratrice, elle, se met à de nombreuses reprises à distance des autres personnes enceintes ; celles qui savent ce qu’elles veulent, ou celles qui sont dans des situations plus difficiles, moins privilégiés, ou les personnes fortes, courageuses, comme Luka, homme trans enceint. Geste de modestie plus que compréhensible, qui en revient, dans l’extrême, à nier ces personnes leurs parts de doutes, d’incertitudes, comme s’il y avait une frontière claire entre celleux qui doutent et celleux qui sont sûr·es. Ce sont alors les personnes en question qui désarment les réticences de Mélodie, comme Luka, qui sans hésiter écoute ses doutes qui méritent tout autant d’être racontés.
Enfanter une étoile qui danse est surtout un roman sur l’amour. Maternel et romantique aussi, mais surtout amical. Un roman sur un être au monde qui est déterminé par l’amour qu’on donne et reçoit, décloisonné et cyclique. Dans sa liste des peurs, il y a celle « d’être aveuglé par une lumière intense – l’amour pour mon enfant. J’ai peur d’y sacrifier tout le reste ». Mais lorsque finalement elle accepte l’enfant en elle, le petit chou qu’elle sent un soir l’enlacer sur le canapé, cette lumière rayonne sur tous les personnages autour. Ce petit être ne verra pas le jour, ein Sternenkind, une âme qui n’était pas prête. C’est une constante du roman, les personnages sont doux, bienveillants et attentifs, de manière radicale – alors qu’on ne traverse pas que des doutes profonds, mais aussi des deuils, la perte d’un enfant avant même sa naissance. L’écriture pleine d’amour d’Amélie Vrla ne s’autocentre pas sur le deuil, elle trouve son réconfort dans un geste vers et avec les autres.
Enfanter une étoile qui danse est paru chez Hydre Éditions en octobre 2025.

