Filmland : « C’est impératif pour nous d’avoir des studios ici »

von | 23.07.2026

À Kehlen, les derniers jours d’un lieu qui a contribué à façonner le cinéma luxembourgeois interrogent l’avenir de toute une filière.

Personnes qui boivent des bières

Fin de journée aux studios Filmland. (Photo : Yolène Le Bras)

En cette fin d’après-midi d’été, le calme retombe peu à peu sur la zone industrielle de Kehlen. Dans quelques heures, les immenses ateliers de Filmland seront silencieux. Les décorateur·rices, peintres, menuisier·ères et constructeur·rices de décors quittent progressivement les ateliers pour se retrouver dehors, à l’ombre du bâtiment. Une bière à la main, les conversations s’enchaînent dans une ambiance légère. Les éclats de rire contrastent avec l’avenir qui les attend. Difficile d’imaginer que les portes de Filmland se refermeront bientôt définitivement. À la fin du mois, le plus grand complexe de tournage du Luxembourg cessera ses activités. À première vue, rien ne distingue pourtant Filmland des autres bâtiments de la zone industrielle : les façades métalliques sont sobres, presque anonymes. Ce n’est qu’en poussant les lourdes portes que les studios révèlent leurs secrets.

Au début de la visite, Jérôme Tewes prévient avec un sourire qu’il n’est « pas très à l’aise avec les interviews ». Le directeur des studios Filmland préfère habituellement laisser parler les décors. À ses côtés, Paul Thiltges se prête quant à lui volontiers à l’exercice. À 71 ans, le producteur et distributeur de films déroule une succession d’anecdotes qui racontent autant l’histoire de Filmland que celle du cinéma luxembourgeois. Il remonte ainsi jusqu’au premier tournage accueilli à Kehlen : « C’était une publicité pour l’eau minérale Rosport, avec un cheval qui tombe dans un lac gelé », raconte-t-il. Depuis, les souvenirs se sont accumulés : il évoque les compliments adressés par Juliette Binoche aux équipes luxembourgeoises, les réalisateur·rices impressionné·es par la qualité des décors construits sur place ou encore la curiosité de plusieurs ministres venu·es visiter les studios : « Ils entraient dans un appartement reconstitué et demandaient si l’eau coulait vraiment dans la baignoire », s’amuse-t-il. Ces anecdotes témoignent de l’importance qu’ont pris les studios Filmland depuis leur création. « On a fait plus de cent films ici », affirme le producteur avec fierté. Jérôme Tewes précise : « Pour le Luxembourg, c’est énorme. » Le chiffre est d’autant plus marquant que le grand-duché ne dispose que d’un nombre limité d’infrastructures de tournage. En un peu plus d’une décennie, Filmland s’est imposé comme le principal pôle de production du pays, accueillant des tournages luxembourgeois mais aussi de nombreuses coproductions internationales.

Treize ans au cœur des tournages

Paul Thiltges, producteur et distributeur de films. (Photo : Patrick Nassogne/Absolute Blue)

Pour Paul Thiltges, cette réussite est le fruit d’un long cheminement. Au début des années 2010, après la fermeture des studios de Bascharage et de Contern, les professionnel·les du secteur cherchent un nouveau point d’ancrage. Un vaste projet de Cité du cinéma doit alors voir le jour à Dudelange. Soutenu par les pouvoirs publics, il ambitionne de doter le Luxembourg d’infrastructures comparables à celles de ses voisins. Mais le projet prend de l’ampleur, son coût initial augmente fortement et il finit par être abandonné. C’est alors que Vic Elvinger, promoteur déjà impliqué dans les anciens studios de Bascharage, propose une autre solution. Avec Nicolas Steil, fondateur d’Iris Productions et administrateur délégué de Filmland, il imagine un complexe plus modeste sur un terrain situé au fond de la zone industrielle de Kehlen. Et l’idée fonctionne.

Au fil des années, Filmland devient bien plus qu’un simple lieu de tournage. La société Filmland S.A. réunit progressivement Bidibul Productions, Iris Productions, Lucil Film, Paul Thiltges Distributions, Samsa Film et Tarantula, faisant du site le point de rencontre d’une grande partie de la production audiovisuelle luxembourgeoise. Les équipes y partagent les mêmes plateaux, les mêmes ateliers, parfois les mêmes technicien·nes et les mêmes savoir-faire. Derrière les façades métalliques se cache un outil de travail d’une ampleur insoupçonnée : quatre studios dont deux s’étendant sur 1.000 m² et culminant à douze mètres de hauteur et deux autres mesurant respectivement 600 et 400 m². À cela s’ajoutent deux ateliers de construction de 400 m² chacun, où sont fabriqués les décors, ainsi qu’environ 500 m² de bureaux occupés par les sociétés de production, de postproduction et les entreprises de services qui gravitent autour des tournages. « C’est un endroit idéal », résume l’un des décorateurs. « Nous ne sommes pas gêné·es par l’agitation de la ville, mais pas trop isolé·es non plus. »

Ce jour-là, plusieurs univers cohabitent à quelques mètres les uns des autres. Dans un premier studio, un immense fond vert recouvre entièrement les murs. C’est ici qu’ont notamment été tournées les scènes de tribunal de Murer : anatomie d’un procès, coproduction austro-luxembourgeoise dans laquelle les effets numériques ont fait disparaître le plateau au profit d’un tribunal autrichien des années 1940. Quelques portes plus loin, un appartement portugais des années 1970 occupe l’ensemble du deuxième plateau. Cuisine, salon, chambres et jusqu’à la cabine d’ascenseur : rien n’a été laissé au hasard pour Afonso’s Smile, film replongeant dans la Révolution des Œillets et la révolution personnelle d’Afonso, découvrant son homosexualité. Le décor de ce drame, coproduit entre le Luxembourg, le Portugal et l’Italie, est si réaliste que l’on oublierait presque qu’il repose sur une structure de bois destinée à être démontée une fois le tournage terminé. Plus loin encore, un plateau avait eu l’occasion d’accueillir la reconstitution d’un hôpital londonien pour une adaptation de Peter and Wendy, inspirée de l’œuvre de J. M. Barrie. En quelques semaines, les équipes avaient transformé un vaste espace vide en établissement hospitalier.

Un écosystème pour les artisans du cinéma

Paul Thiltges s’arrête quelques instants devant le fond vert : « C’est encore l’ancienne façon de faire, plusieurs sociétés de production utilisent à présent des murs LED. » Le producteur observe avec une pointe de nostalgie l’évolution des technologies. Les écrans LED, qui permettent aujourd’hui de projeter des décors numériques en temps réel, deviennent progressivement la norme sur les grosses productions internationales. Il aurait aimé voir un tel équipement installé à Kehlen, convaincu qu’il aurait permis aux studios de rester encore plus compétitifs. Mais Filmland n’a jamais reposé uniquement sur ses bâtiments ou ses équipements. Sa principale richesse est ailleurs : « On a maintenant les corps de métier qui savent faire des décors, les technicien·nes qui savent gérer le son, la lumière… », explique Paul Thiltges. En treize ans, une véritable chaîne de compétences s’est constituée autour des studios. Menuisier·ères, peintres, chef·fes décorateur·rices, accessoiristes, machinistes, électricien·nes ou encore régisseur·ses travaillent régulièrement ensemble. Beaucoup se connaissent depuis des années, d’autres ont appris leur métier ici, au fil des tournages.

Jérôme Tewes, directeur des studios Filmland. (Photo : Pablo Chimienti)

Le chef-peintre se souvient parfaitement de la période qui a précédé l’ouverture de Filmland : « Le plâtre ne séchait pas, la tapisserie se décollait… » À l’époque, les décors étaient souvent réalisés dans des bâtiments inadaptés, soumis à l’humidité et aux variations de température. Construire un intérieur de cinéma dans ces conditions relevait parfois du défi. « Il y a une bonne partie de l’année où il est très difficile de faire des décors en extérieur au Luxembourg. C’est impératif pour nous d’avoir des studios ici. » Ces mots reviennent régulièrement au cours de la visite. Derrière les immenses plateaux et les décors spectaculaires, les équipes parlent avant tout d’un outil de travail. Pour elles, Filmland représente moins un symbole qu’un lieu indispensable où chaque métier trouve sa place. Au fil des plateaux, Jérôme Tewes s’arrête pour saluer les équipes, échanger quelques mots avec un·e décorateur·rice ou observer les derniers travaux en cours. Sa réserve laisse peu à peu place à une inquiétude plus personnelle pour celles et ceux qui ont fait vivre les studios pendant plus d’une décennie. « Sans ces studios, les décorateur·rices vont avoir 80 % de travail en moins », prédit-il. Pour Paul Thiltges aussi, l’enjeu dépasse largement l’avenir d’un seul bâtiment, il l’affirme : « Chacun vous dira ici que ces studios sont vitaux. » Le producteur ne parle pas seulement des réalisateur·rices ou des sociétés de production, il pense à toute la chaîne de métiers qui s’est construite autour de Filmland. Ces professions, souvent invisibles pour le grand public, dépendent de la présence de productions tournées au Luxembourg.

Une filière sous tension

Or, la fermeture de Filmland n’est pas un cas isolé. Actuellement, plusieurs sociétés de production ou de distribution emblématiques connaissent de graves difficultés financières. Après la disparition de Wady Films, c’est Paul Thiltges Distributions, l’une des entreprises historiques du cinéma luxembourgeois, qui a été déclarée en faillite. D’autres structures, comme Calach Films ou Bac Films, ont elles aussi été confrontées à d’importantes difficultés ces dernières années. Pour un secteur qui s’était progressivement imposé comme l’un des fleurons culturels du grand-duché, ces annonces successives ont eu l’effet d’un électrochoc. Pourtant, grâce au soutien du Film Fund Luxembourg, le pays était progressivement devenu un partenaire recherché pour les coproductions européennes. Des équipes locales se sont spécialisées, des entreprises se sont développées et les infrastructures de Kehlen ont permis de maintenir sur le territoire une partie importante des dépenses liées aux tournages.

C’est précisément cet objectif que le gouvernement souhaite aujourd’hui renforcer. À la suite d’annonces faites par le ministre de la Culture, Éric Thill, lors du Festival de Cannes, la députée écologiste Djuna Bernard a interrogé le gouvernement sur la réforme en préparation des aides financières sélectives du Film Fund. Dans sa réponse, le ministre explique que celle-ci prévoit notamment de mieux prendre en compte le recours aux équipes techniques et artistiques luxembourgeoises, aux infrastructures locales ainsi qu’aux dépenses réalisées sur le territoire national. Elle prévoit également une augmentation du plafond des aides afin de tenir compte de l’inflation qui touche les budgets de production. Ces nouvelles règles devraient entrer en vigueur au cours de l’année 2027, après une phase de concertation avec les principales organisations représentatives du secteur. Cette réforme poursuit un objectif clair : faire en sorte que les investissements publics profitent davantage aux professionnel·les et aux infrastructures luxembourgeoises.

À Kehlen, cette perspective fait pourtant naître un paradoxe. Au moment même où l’État souhaite encourager les productions à tourner davantage au Luxembourg et à utiliser les ressources locales, le pays s’apprête à perdre son principal complexe de tournage. Au cours de la visite, cette contradiction plane sur chaque conversation. Le décorateur rencontré quelques minutes plus tôt hausse les épaules lorsqu’on lui demande ce qu’il fera après la fermeture : « On continuera à travailler… mais probablement ailleurs. » Ailleurs, cela signifie souvent la Belgique, l’Allemagne ou la France, où les infrastructures sont plus nombreuses et parfois plus modernes. Pour le Luxembourg, le risque est double. D’une part, voir partir des tournages qui faisaient travailler des centaines de professionnel·les. D’autre part, perdre progressivement les compétences que le pays a mis plus d’une décennie à développer. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la fermeture de Filmland n’est pas liée à la faillite de la société exploitante. Les partenaires ont expliqué que le modèle économique des studios n’était plus viable à long terme sans investissements lourds, dans un contexte où plusieurs acteur·rices de la filière traversent déjà une période difficile. Les bâtiments, eux, n’appartiennent pas à Filmland et pourraient, en théorie, accueillir un nouveau projet si un repreneur venait à se manifester.

Dehors, les bouteilles sont presque vides. Les discussions se poursuivent encore quelques minutes avant que chacun·e ne reprenne le chemin de sa voiture. Bientôt, ces ateliers seront silencieux. Les décors auront été démontés, les plateaux vidés. « Pour moi, il n’existe pas de monde où il n’y a plus de studios Filmland », confie finalement Jérôme Tewes avant de refermer la porte derrière lui : « J’espère qu’ils s’en rendront compte. »

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