Backcover : « Je ne veux pas me limiter »

von | 03.09.2026

À travers une démarche interdisciplinaire, l’artiste Annabelle Moison explore l’impact des systèmes de contrôle sur les corps, les comportements et l’identité des femmes. Sur nos backcovers, elle présentera une partie de sa série « Wearable Organs ».

Portrait en noir et blanc d’une femme, cheveux courts, elle sourit.

Annabelle Moison est une artiste multidisciplinaire qui explore les manières dont les corps des femmes et des personnes féminisées sont contrôlés.(Copyright : Annabelle Moison)

woxx : Vous vous décrivez comme une « artiste multidisciplinaire axée sur la recherche ». Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Annabelle Moison : Dès mes études, j’ai pris conscience que j’aimais beaucoup mener des recherches, qu’elles soient conceptuelles ou matérielles. Je ne peux pas vraiment créer de l’art sans passer par cette phase de recherche. Je lis beaucoup, donc, dans des domaines très variés. J’ai en outre aussi effectué un stage dans le domaine médical, où j’ai pu assister à des opérations, discuter avec des médecins et apprendre certaines de leurs techniques de suture chirurgicale – des techniques que j’applique encore aujourd’hui dans mon travail. La recherche est un processus continu depuis le début de ma pratique, c’est un flux naturel.

L’observation d’interventions chirurgicales et de leur impact sur le corps semble relever d’une approche presque anthropologique.

Oui, je suis fascinée par la médecine, et j’intégrais beaucoup d’éléments scientifiques dans ma pratique, surtout au début. Par exemple, la première série d’œuvres que j’ai réalisée pour ma série « Wearable Organs » était composée d’une toile dont la surface correspondait à celle du corps féminin. Je me suis inspirée d’incisions chirurgicales que j’avais observées au cours de mon stage. En découpant puis en recousant le tissu, j’ai créé une tension à la surface, ce qui a provoqué la contraction de la toile plate et lui a donné une forme tridimensionnelle que l’on peut porter.

Vous travaillez sur cette série « Wearable Organs » depuis une dizaine d’années. Comment a-t-elle évolué au fil du temps ?

Au fil des années, mon travail a bel et bien évolué sur le plan conceptuel. Alors qu’il était d’abord axé sur une critique de l’industrie de la beauté et de la chirurgie esthétique, il s’est orienté vers des questions plus larges concernant les structures externes et le contrôle. La deuxième série de « Wearable Organs », qui sera publiée dans le woxx, a marqué un tournant important dans ce processus et m’a amenée à approfondir ma réflexion sur l’adaptation. L’idée de rendre l’adaptation elle-même physiquement visible s’est développée par la suite dans le cadre de mon projet actuel, « Anatomies of Adaptation ».

Un bras est enveloppé par une des œuvres de l’artiste, une forme qui ressemble à un organe.

Une œuvre de la série « Anatomies of Adaptation ». Les œuvres de l’artiste modifient « la manière dont on bouge ou dont on respire et génèrent ainsi de nouveaux mouvements ». (Copyright : Annabelle Moison)

Qu’est-ce qui a influencé ce changement ?

Au cours de ces dix années, j’ai évidemment continué à faire des recherches. J’ai également travaillé sur d’autres projets, comme ma série « Fallen Women ». Dans cette série, je me suis intéressée aux femmes des « Magdalene Laundries » en Irlande, même si ce phénomène existait dans de nombreux pays : des femmes et des jeunes filles qui avaient par exemple subi des violences sexuelles, qui avaient eu un enfant hors mariage ou qui avaient un comportement jugé socialement inacceptable pouvaient être internées dans des institutions, pour la plupart religieuses. Ces femmes devaient effectuer des travaux extrêmement pénibles et étaient largement privées de leur autonomie et de leur identité. Elles mouraient et disparaissaient dans ces lieux et une grande partie de leurs histoires a été complètement exclue de tout récit officiel. Certaines de ces institutions sont restées ouvertes jusque dans les années 1990 ! C’est en travaillant sur ce sujet que mon art s’est orienté vers les structures externes qui peuvent nous être imposées, qui bouleversent tout ce que nous faisons et auxquelles nous nous adaptons parce que nous n’avons pas le choix. Les « femmes perdues » ont constitué un point de départ important pour réfléchir de manière plus large aux structures externes, et à la façon dont différents systèmes peuvent façonner les comportements et l’identité dans des contextes très variés.

« J’ai effectué un stage dans le domaine médical et j’ai ainsi pu assister à des opérations et découvrir certaines techniques de suture chirurgicale – des techniques que j’applique encore aujourd’hui. »

Que voulez-vous dire par le mot « adaptation » ?

Pour moi, il englobe deux aspects. D’une part, l’adaptation signifie que nous sommes contraints de faire quelque chose qui nous met mal à l’aise, parce que nous n’avons pas le choix. Je pense que c’est ce que nous faisons dans la vie en général. Puis je pense qu’il y a un deuxième aspect, qui concerne l’attirance. Lorsque nous ne sommes pas contraints de nous adapter, il arrive parfois que nous soyons simplement attirés par certains systèmes ou certains modes de vie parce que nous voulons faire partie de quelque chose. Et cela modifie alors notre comportement. Ce qui me fascine le plus, c’est le moment où l’on ne remarque même plus que l’adaptation est en cours, car le changement est déjà devenu une habitude.

Pourriez-vous donner un exemple ?

On le constate partout, que ce soit dans le domaine médical – où presque tout a été conçu et testé pour le corps masculin – ou dans celui de la technologie. Prenons l’exemple des téléphones portables : nous les utilisons tous, le cou penché vers le bas. Ils modifient notre façon de bouger et de vivre. C’est quelque chose de très peu naturel, et pourtant nous le faisons tous, car nous voulons faire partie du monde et, dans notre société, cela n’est généralement possible qu’en possédant un téléphone portable.

Votre travail est très tactile. En quoi le fait de travailler avec des matériaux comme le tissu vous permet-il de faire des choses que d’autres disciplines, comme la peinture, ne vous permettraient peut-être pas de faire ?

Ce que j’apprécie particulièrement dans le textile, c’est qu’il peut se comporter comme une peau. Cela rend ce matériau intéressant pour moi, ainsi que pour les thèmes sur lesquels je mène mes recherches, car on peut plier le tissu, le couper, lui appliquer des techniques chirurgicales… Je constate que j’ai généralement besoin de travailler en trois dimensions. Le corps féminin occupe une place centrale dans mon travail sculptural actuel. Les œuvres sont placées sur le corps ou autour de celui-ci et imposent des contraintes qui obligent le corps à trouver de nouvelles façons de bouger, de respirer ou d’occuper l’espace. Par exemple, une œuvre peut empêcher un bras de bouger comme d’habitude. Le corps doit alors trouver une nouvelle façon de bouger et, à travers ce processus, il s’adapte.

«  Le corps féminin occupe une place centrale dans mon travail sculptural actuel. »

Qu’est-ce qui rend ces sujets si intéressants à vos yeux ?

J’ai du mal à répondre à cette question… Ces thèmes sont presque une obsession. L’un m’amène au suivant, comme une histoire qui commence à prendre forme dans ma tête. J’ai toujours voulu être créatrice et travailler avec le corps. J’ai fait un stage auprès de l’artiste autrichienne Sonja Bäumel, qui est microbiologiste mais travaille aussi dans le domaine de l’art et du design. Cette multidisciplinarité est très importante pour moi. Je ne veux pas me limiter. Je veux être une éponge qui absorbe tout.

Diriez-vous que votre travail est politique ?

Ce n’est pas encore vraiment le cas pour l’instant, mais je vois que ça évolue dans ce sens.

Pourquoi ?

Je pense que je m’oriente davantage vers des représentations d’un monde futur qui n’existe pas nécessairement. Je crée actuellement de nombreuses œuvres dans le cadre de ma série « Anatomies of Adaptation ». La façon dont elles sont placées sur le corps modifie la manière dont on bouge ou dont on respire, et elles génèrent ainsi de nouveaux mouvements. Dans un prochain projet, je capturerai ces mouvements à l’aide d’une caméra et réaliserai mon premier film. D’une certaine manière, j’endosse le rôle d’un système de régulation au sein de l’univers que je crée. Je définis les structures, les règles et les conditions, et les entités de cet univers doivent s’y adapter. Il ne s’agit pas d’un contrôle violent, mais cela reflète les mécanismes de contrôle plus discrets qui façonnent la vie quotidienne. Ce qui m’intéresse, c’est de mettre en lumière la manière dont ces systèmes s’imposent comme normaux, et la rapidité avec laquelle nous nous y adaptons sans remettre en question ce qu’ils exigent de nous.

Après des études aux Pays-Bas, à la Gerrit Rietveld Academie, où elle a obtenu son diplôme en 2015, Annabelle Moison a travaillé dans le monde de la mode pendant plusieurs années avant de se consacrer pleinement à sa pratique artistique. Ses premières œuvres portaient un regard critique sur l’industrie de la beauté et l’essor de la chirurgie esthétique, puis se sont progressivement orientées vers les questions de contrôle, de structures externes et d’adaptation. Elle est aujourd’hui installée au Luxembourg et fait partie de l’Association des artistes plasticien·nes.
Plus d’informations sur www.annabellemoison.com

 

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