Libertalia est le nom d’une république pirate mythique fondée à Madagascar à la fin du 17e siècle. Au fil du temps, elle est devenue le symbole d’une utopie libertaire. Son égalitarisme et son fonctionnement démocratique reflètent les valeurs de l’Âge d’or de la piraterie.

Le capitaine Thomas Tew, qui a réellement existé, est ici représenté dans une illustration parue dans le Harper’s Magazine en 1894. Il y raconte ses exploits de forban au gouverneur Fletcher de New York, qui l’avait trouvé « sympathique et de bonne compagnie ». (Illustration : Howard Pyle/Wiki Commons)
Dans L’Histoire générale des plus fameux pirates, parue à Londres en 1724, l’épopée du capitaine Misson et de son équipage tient une place bien à part : celle de Libertalia, une république pirate utopique fondée dans la baie de Diego-Suarez, dans le nord de Madagascar, vers la fin du 17e siècle (woxx 1899). Contrairement aux vies des autres pirates dont l’ouvrage fait le récit, l’histoire du capitaine Misson et de Libertalia se singularise par son absence de fondement historique. Les deux n’ont probablement jamais existé et sont nés de l’imagination de leur auteur, le « capitaine Charles Johnson », un pseudonyme attribué sans certitude à Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoé.
Sous la plume du « capitaine Johnson », Misson est le fils d’un petit noble provençal sans grande fortune. Il rêve de parcourir les océans et de mener une existence d’aventurier qui l’enrichira. Il embarque sur le Victoire, un navire corsaire français. Lors d’une escale à Naples, il se rend à Rome, où il fait la connaissance de Carracioli, « un prêtre débauché, qui fut d’abord son confesseur, avant de devenir son maître de libertinage, puis son compagnon jusqu’à sa mort. » Nous sommes à la fin du 17e siècle, et Carracioli est « las de cette comédie » incarnée par des princes de l’Église, « cyniques et impudents dans l’oppression des petites gens ». Le dominicain jette « son froc aux orties » quand Misson lui propose de le suivre sur le Victoire.
Après avoir croisé en Méditerranée, le corsaire français rejoint les Caraïbes. Au cours du voyage, le commandant et les officiers du Victoire sont tués dans un affrontement avec un vaisseau de guerre anglais. Misson est élu capitaine et Carracioli lieutenant. Sous leur conduite, l’équipage décide unanimement de « saisir la fortune à bras-le-corps » et « à affirmer la liberté reçue de Dieu et de la Nature sans se soumettre à quiconque, sinon pour le bien commun ». Misson, cependant, se défend d’être un pirate et refuse de hisser le drapeau noir : « Voilà comment nous sommes ! Et si le monde nous fait la guerre, comme l’expérience peut nous le laisser penser, alors la loi naturelle ne nous donne pas seulement licence de nous défendre, mais aussi d’attaquer. Puisque nous ne marchons pas sur les brisées des pirates, qui sont gens dissolus, sans foi ni loi, bannissons leurs couleurs ! Notre cause est brave, juste, innocente et noble, car elle se nomme liberté. Je suggère donc un drapeau blanc orné en sa pointe d’une Liberté et, si vous en êtes d’accord, cette devise : A Deo a Libertate – par Dieu et par la liberté. Cet emblème témoignera de notre rigueur et de notre résolution. »
D’opiniâtres démocrates

Les représentations de Libertalia sont rares dans la culture populaire. Dans les années 1930, le fabricant canadien World Wide Gum avait lancé le chewing-gum Sea Raiders, célèbre pour ses cartes à collectionner représentant des pirates, parmi lesquels le capitaine Misson. (Illustration : World Wide Gum Co./Wiki Commons)
L’équipage adopte le drapeau et la devise par acclamation. Son dévouement au nouveau capitaine semble total. Misson n’entend toutefois pas se comporter en tyran, n’ayant « aucune intention de traiter quiconque par la violence, ni de se montrer coupable de l’injustice qu’il reprochait aux autres ». L’attitude chevaleresque que lui prête l’auteur n’a rien d’exceptionnel. Elle est la règle pendant l’Âge d’or de la piraterie, entre 1650 et 1730. Misson n’a pas vraiment le choix. Farouchement égalitaires, les pirates sont logiquement d’opiniâtres démocrates, allergiques à toute forme d’abus de pouvoir. Tout est sujet à discussion et à délibération. Le capitaine est élu, mais peut être déchu à tout moment. Son rôle premier est de mener l’équipage à la victoire lors des abordages. Les hommes sont représentés par leur quartier-maître, dont le pouvoir équivaut à celui du capitaine. Le butin est partagé à parts égales entre tous, capitaine et officiers pouvant bénéficier d’une demi-part ou d’un quart de part supplémentaire. Tout cela est scrupuleusement réglementé par la « Constitution » dont se dotent tous les bateaux arborant le Jolly Roger. Dans l’histoire du capitaine Misson, ce penchant pour la démocratie et pour l’égalité est érigée en absolu, dans une inversion des normes sociales alors en vigueur. L’idée de revanche contre l’arbitraire de la société monarchique et capitaliste naissante est omniprésente chez les pirates.
Une fois qu’ils se sont rendus maîtres du Victoire, Misson et ses hommes chassent et pillent des navires marchands dans les Caraïbes, le long des côtes occidentales de l’Afrique et dans l’océan Indien. Aux Comores, ils mettent leur force au service de la reine d’Anjouan dans la guerre que lui livre le roi de l’île voisine de Mohéli. Pendant que la majeure partie des hommes se repose à Anjouan, Misson met le cap sur le nord de Madagascar. Dans la baie de Diego-Suarez, il découvre un « asile idéal », riche en eau et aux terres fertiles. Il décide d’y faire venir l’ensemble de sa troupe et d’y fonder Libertalia, « en baptisant Liberi ceux qui y vivaient ».
À ce point du récit, l’équipage s’est enrichi de plusieurs centaines d’individus, sans que l’on puisse en faire le décompte exact : des marins de toutes nationalités, ralliés lors de captures de bateaux, mais aussi des Noirs libérés de bateaux négriers. « S’il s’était affranchi du joug odieux de l’esclavage afin d’affirmer sa propre liberté, ce n’était point pour asservir autrui », écrit le « capitaine Johnson » au sujet de Misson. Il s’agit, là encore, d’une constante du monde pirate des 17e et 18e siècles, alors que la traite transatlantique est à son apogée. Les équipages sont abolitionnistes et, sur certaines embarcations, les Noirs peuvent représenter jusqu’à 80 % de l’effectif, témoignent les rapports militaires anglais de l’époque. Seuls quelques pirates sont sans scrupule et revendent les cargaisons humaines qu’ils interceptent.
La « ronde des pirates » de Thomas Tew
Au moment où la colonie s’installe et où s’établissent de premiers contacts avec des Malgaches, le « capitaine Johnson » stoppe net le récit de Libertalia. Mais il le reprend deux chapitres plus loin dans l’histoire consacrée à un autre pirate : Thomas Tew. Misson rencontre ce dernier tandis qu’ils croisent chacun au large des côtes malgaches. Comme cela est alors courant chez les pirates, ils unissent leurs forces.
L’irruption de Tew ajoute au mystère de L’Histoire générale des plus fameux pirates, car elle mêle la vie d’un personnage de fiction à celle d’un pirate dont l’existence est connue. S’il semble établi que le capitaine Misson n’a pas existé, il en va autrement de Thomas Tew. Ce corsaire anglais, devenu pirate, est passé à la postérité en ouvrant la « ronde des pirates ». Cette route maritime partait des Caraïbes, longeait l’Afrique, qu’elle contournait par le cap de Bonne-Espérance, avant de rejoindre l’océan Indien et la mer Rouge, où les forbans attaquaient les bateaux de pèlerins se rendant à La Mecque. Madagascar, qui fut une base arrière pirate, figurait sur l’itinéraire.
Dans la crique qui abrite Libertalia, Misson et son lieutenant Carracioli font construire des fortins pour leur défense, un embarcadère pour les navires, mais aussi une « maison commune » pour abriter un parlement ayant pour objet de « voter des lois saines dans l’intérêt public ». Les richesses pillées sur les bateaux qu’ils continuent à capturer sont versées « dans le trésor général, puisque là où tout était mis en commun et où n’existait nulle barrière pour borner la propriété privée, l’argent était inutile ». « Tout devait être à tous : il ne pouvait que la majorité eût à pâtir d’une avarice particulière », précise le chroniqueur.
« Dès lors, ils défrichèrent, ensemencèrent et clôturèrent un vaste terrain », poursuit le récit. Des Malgaches s’installent à leurs côtés. Misson veut « effacer les frontières entre nations, Français, Anglais, Hollandais, Africains, quelque marquées qu’elles fussent ». La population de la colonie « entreprend de mêler les diverses langues pour n’en avoir plus qu’une seule ». Libertalia se pose en « rempart contre les riches et les puissants dont le seul souci était d’opprimer les faibles ». Dans la société idéale qu’ils entendent bâtir, les pirates veulent « bannir moqueries et rancunes personnelles, instaurer entre eux l’entente et l’harmonie ». Libertalia réunit ainsi tous les ingrédients de la société libertaire, telle qu’elle est interprétée aujourd’hui par des penseurs anarchistes. Mais dans le livre du « capitaine Johnson » l’histoire finit très mal.

(Illustration : Wiki Commons)
Légitimation coloniale
Échoué le long d’une côte de Madagascar, où il avait pris en chasse des navires marchands, Tew voit un jour apparaître deux sloops sur lesquels sont embarqués Misson et quelques dizaines d’hommes. Ils lui apprennent « l’anéantissement de tous leurs rêves de bonheur ». « Au plus noir de la nuit, les naturels, divisés en deux grandes armées, les avaient attaqués et massacrés », écrit le « capitaine Johnson ». Presque personne n’y survécut, y compris Carracioli. Pour Misson, l’absence de nombreux hommes partis en mer avait « affaibli la colonie et donné aux indigènes la hardiesse de les attaquer pour une raison restée d’ailleurs mystérieuse ». Le capitaine français meurt peu de temps après dans le naufrage de son navire, tandis que son comparse Tew trouve la mort quand un boulet le transperce dans une bataille avec un bateau du Grand Moghol. Et c’est par l’image d’un capitaine Tew qui, « l’espace d’un instant, retint ses viscères avec les mains » que s’achève le récit de Libertalia !
Publié originellement sous le titre anglais A General History of the Robberies and Murders of the Most Notorious Pyrates, le livre du « capitaine Johnson » connaît un franc succès à sa sortie et pendant les années qui suivent. Au fil du temps, le mythe de Libertalia a néanmoins sombré dans l’oubli. Il faut attendre la fin du 19e siècle pour le voir ressurgir, mais pour une raison bien éloignée de l’idéal libertaire qu’on lui prête aujourd’hui. Dans les années 1880, Paris étend son empire colonial et tente de mettre la main sur Madagascar, que convoite également l’Angleterre. Dès 1885, les Français occupent Diego-Suarez, avant de s’emparer du reste de l’île dix ans plus tard. Ils présentent alors le capitaine français Misson comme un pionnier légitimant leur conquête. Ces dernières décennies et la résurgence de l’intérêt pour l’Âge d’or de la piraterie ont vu des penseurs anarchistes se saisir de l’utopie de Libertalia, avec un regard parfois critique. Mais leur vision n’est pas unanimement partagée par les spécialistes, ce qui pose dès lors la question de savoir de quoi Libertalia est réellement le nom. Des controverses dont nous nous ferons l’écho dans notre troisième et dernier volet consacré à Libertalia.

