Libertalia est le nom d’une république pirate fondée au 17e siècle dans le nord de Madagascar. Cette fiction, probablement créée par Daniel Defoe, est devenue un mythe dont l’interprétation a suscité d’innombrables écrits et recherches. Ces dernières décennies, Libertalia est devenu le symbole de l’idéal libertaire.

Une barque à voile navigue dans la baie de Diego-Suarez. La colonie pirate de Libertalia y avait trouvé un abri naturel pour édifier leur république idéale. (Photo : Isabelle Cridlig)
Pour Diego-Suarez, Libertalia est un atout touristique et une fierté locale. Le nom de la mythique république pirate s’affiche sur les enseignes des boutiques de souvenirs, des restaurants et des bars de la grande ville portuaire du nord de Madagascar. Au détour d’une rue, une fresque vient rappeler que c’est ici que le capitaine Misson et son comparse, le curé défroqué Caraccioli, auraient établi leur colonie pirate utopique vers la fin du 17e siècle (woxx 1899 et 1900). Que l’histoire soit vraie ou non importe peu. Antsiranana, le nom malgache de la ville, revendique crânement son caractère indocile vis-à-vis du pouvoir central et s’identifie volontiers à l’idéal rebelle des pirates. La cité, au cosmopolitisme foisonnant, réputée pour son atmosphère festive, trouve dans Libertalia de quoi séduire les touristes et satisfaire son propre orgueil.
Située à l’extrême nord de la Grande Île, la baie de Diego-Suarez est la deuxième plus vaste au monde, après celle de Rio. Découpée en quatre baies secondaires, elle fait étalage de plages de sable blanc et de paysages somptueux sur lesquels se découpent les silhouettes de gigantesques baobabs endémiques. Naviguer dans la baie n’est cependant pas chose facile : l’une des deux passes qui en commandent l’accès est à sec à marée basse, les bancs de sable sur lesquels les bateaux peuvent s’échouer sont nombreux et, d’avril à novembre, la région est balayée par le varatraza, un puissant alizé qui peut rendre la navigation à voile périlleuse.
Autant d’éléments qui n’apparaissent pas dans l’histoire de Libertalia, dont les descriptions de paysages sont très vagues, inspirées de récits de voyage parus au 17e siècle. Dans les autres chapitres de L’Histoire générale des plus fameux pirates, d’où est issue l’histoire de Libertalia, Daniel Defoe multiplie pourtant les références aux vents ou aux obstacles naturels qui se dressent sur la route des marins. Outre l’absence de sources documentaires, cet aspect laisse également penser que le récit de Libertalia est purement fictionnel, contrairement aux autres épopées de pirates dont rend compte l’ouvrage.
Mais, dans cette affaire, c’est avant tout le symbole qui compte : celui d’une république égalitaire, abolitionniste et farouchement démocratique, fondée sur une terre d’abondance par des hommes en rupture de ban avec la société occidentale de leur époque. Pour les anarchistes, qui se sont emparés du mythe ces dernières décennies, Libertalia constitue la première expérience de communauté libertaire. L’historien français Philippe Hrodej, coauteur d’une récente Histoire des pirates et des corsaires (CNRS Éditions), conteste cette vision : « Certains pirates ont été présentés comme des Robin des bois, ou des esprits indépendants épris de liberté – c’est tout le mythe autour de Libertalia… Mais dans les faits, pirates et corsaires sont plutôt des chefs d’entreprise qui gèrent au mieux leur petite affaire », affirme-t-il, dans un entretien paru dans le Journal du CNRS en août.
De jolis pécules pour la retraite
L’économiste américain Peter Leeson a, de son côté, scrupuleusement analysé l’organisation des équipages et sorti la calculette pour évaluer à quel point les pirates des 17e et 18e siècles pouvaient être qualifiés d’égalitaires. Dans un article publié en 2007 dans le Journal of Political Economy de l’université de Chicago, il conclut que les pirates étaient remarquablement égalitaires, qu’il s’agisse de la prise de décision, du partage du butin ou des conditions de vie. Il souligne aussi la diversité sociale et raciale des équipages, en contradiction avec leur époque. Écumer mers et océans sous le pavillon noir était profitable pour ceux qui réchappaient à la mort. L’économiste cite le cas de pirates qui, une fois assagis, se sont accordé une confortable retraite grâce au pécule amassé.
Bien que Libertalia n’occupe que quelques dizaines de pages dans L’Histoire générale des plus fameux pirates, le mythe fait couler beaucoup d’encre depuis sa redécouverte à la fin du 19e siècle, suscitant la publication d’innombrables articles et livres, qui tentent tous d’en saisir le sens. Si, comme cela semble admis, l’auteur qui se cache derrière le pseudonyme du « capitaine Johnson » est bien Daniel Defoe, Libertalia peut possiblement refléter les aspirations à la liberté religieuse de l’auteur de Robinson Crusoé. En 1724, quand paraît le livre, les questions religieuses agitent toujours l’Europe, et Daniel Defoe fait partie des dissenters, ces protestants en rupture avec l’Église anglicane et la politique royale. Ils sont exposés aux discriminations et aux persécutions, marginalisés comme le sont les pirates. Ils sont alors nombreux à fuir l’Angleterre pour établir leurs communautés dans les colonies d’Amérique du Nord.
Dans Libertalia, une république des pirates à Madagascar. Interprétation d’un mythe (xviie-xxie siècle), l’historien français Alexandre Audard émet l’hypothèse que, sous la plume de Defoe, le capitaine Misson pourrait être le huguenot François-Maximilien Misson, exilé à Londres. Son compagnon Caraccioli serait l’italien Galeazzo Caracciolo, un critique de l’Église catholique, qui s’est converti au protestantisme. L’argument trouve sa pertinence dans les règles qu’adoptent les pirates de Libertalia : ils affirment leur foi en Dieu, interdisent les jurons et prohibent les comportements immoraux qu’ils attribuent aux autres pirates. Il y a quelque chose d’incontestablement puritain dans les discours du capitaine Misson.
Les Pirates des Lumières ou la Véritable Histoire de Libertalia est le nom du dernier livre publié de son vivant par l’anthropologue américain David Graeber. Il est paru aux éditions françaises… Libertalia et s’inscrit dans le travail de « décolonisation des Lumières » mené par l’auteur. Le penseur anarchiste et militant anticapitaliste, décédé en 2020, avait séjourné dans le centre de la Grande Île à la fin des années 1980 pour sa thèse de doctorat consacrée à la magie, à l’esclavage et à la politique dans l’île de Madagascar. S’appuyant sur l’histoire de Libertalia, à laquelle il ne croit pas, David Graeber développe néanmoins l’idée que les pirates furent des prolétaires en révolte contre un capitalisme et un colonialisme en pleine expansion. Tout en soulignant la difficulté à démêler fiction et vérité, il évoque l’existence de plusieurs « royaumes pirates » sur les côtes de Madagascar. Comme d’autres auteurs, il cite la petite île de Sainte-Marie, à l’est de l’île principale. Elle fut un important lieu d’échanges entre Malgaches et forbans européens, qui s’y établirent en nombre. Une partie de la population revendique toujours des ascendances pirates, et le cimetière pirate que l’on peut y visiter n’est en rien une attraction touristique créée de toutes pièces. De récentes fouilles archéologiques révèlent que Sainte-Marie était non seulement un refuge, mais aussi un important comptoir commercial pour les pirates, qui y écoulaient leurs butins.

Le partage du butin, illustration extraite du Howard Pyle’s Book of Pirates, publié aux États-Unis en 1921. Selon le principe d’égalité en vigueur sur les bateaux pirates, chaque membre de l’équipage recevait une part égale du butin, les officiers pouvant tout au plus obtenir deux parts. (Illustration : Howard Pyle/Wiki Commons)
David Graeber décolonise les Lumières
David Graeber s’intéresse plus particulièrement à la colonie établie par le pirate Nathaniel North, plus au sud de Diego-Suarez, à Ambanavola, sur la côte est de l’île. Elle serait la vraie Libertalia, une société dans laquelle, par rejet de l’ordre social occidental, les Européens se sont intégrés à la population malgache. Les récits que l’anthropologue fait de la vie de ce capitaine et de celle d’autres dont il cite l’exemple sont tous issus de L’Histoire générale des plus fameux pirates. Mais il va plus loin avec la confédération betsimisaraka, créée par le Malgache Ratsimilaho, en association avec des pirates. Il s’agit d’une société radicalement démocratique et égalitaire, dans laquelle le rôle de chef se limite à mener ses hommes à la victoire sur le champ de bataille, à l’image de l’organisation en vigueur sur les vaisseaux forbans. À rebours d’autres auteurs, David Graeber souligne aussi le rôle des pirates dans le développement de la traite esclavagiste à Madagascar, en association avec des souverains locaux. Les pirates auraient aussi, selon lui, trouvé à Madagascar un terreau favorable à leur passion pour les interminables délibérations avec le kabary, l’art oratoire traditionnel de la Grande Île. Leur présence et le métissage qu’elle a entraîné auraient permis de forger une société protodémocratique et à contribuer à émanciper les femmes malgaches, soutient encore l’anthropologue. David Graeber voit dans ce creuset la naissance d’une pensée des Lumières débarrassée de ses origines exclusivement occidentales.
Alexandre Audard, l’historien français déjà cité, avance une position moins enthousiaste après s’être longuement penché sur la production du mythe, au travers des nombreux écrits qu’il a suscités. Libertalia est, selon lui, la représentation fantasmée d’une terre malgache assimilée à un « paradis perdu ». Il y perçoit une volonté constante d’affirmer la domination de l’homme blanc sur l’océan Indien. La fin tragique de l’histoire de Libertalia, telle que contée par Daniel Defoe, semble elle-même abonder dans le sens d’une supériorité morale des Occidentaux, la colonie utopique de Misson étant massacrée de manière irrationnelle par des Malgaches avec lesquels ils avaient établi des liens de bon voisinage.
L’Âge d’or de la piraterie a débuté vers 1650 et a duré moins d’un siècle. La république de Libertalia s’inscrit dans cette épopée. Mais dès 1713 et la signature des traités d’Utrecht, mettant fin à la guerre de succession d’Espagne, les pays européens consacrent davantage de moyens à la chasse aux pirates. Anglais et Français s’y emploient particulièrement, notamment le long des côtes malgaches, d’où ils délogent les communautés pirates qui s’y sont établies. Pour les grandes puissances, sécuriser les routes maritimes marchandes est devenu un enjeu capital, tant les profits qu’elles en tirent sont importants. Une histoire qui résonne toujours à l’heure du blocage du détroit d’Ormuz.
Retrouvez la série consacrée par le woxx à l’histoire de Libertalia sur notre site internet à l’adresse woxx.lu

Les femmes pirates Anne Bonny et Mary Read représentées sur une gravure du 18e siècle. (Photo : Wiki Commons)
À Libertalia, les femmes sont inexistantes
L’univers décrit dans L’Histoire générale des plus fameux pirates est un monde d’hommes. Les femmes ne trouvent que peu de place dans cette société rebelle, qui se revendique pourtant jalousement égalitaire. Dans l’histoire de Libertalia, leur rôle est réduit à celui d’épouses aimantes et dévouées à des maris pirates qui pratiquent couramment la polygamie. Quand Misson et son équipage séjournent à Anjouan, dans les Comores, nombre de pirates épousent deux ou trois femmes. Et quand l’un des hommes trouve la mort au combat, son épouse se suicide pour le suivre dans la mort. Ce sacrifice rituel éblouit « les Européens qui se mirent à l’admirer, » rapporte le « capitaine Johnson », probable pseudonyme de Daniel Defoe, l’auteur présumé de l’histoire. Le capitaine Misson, lui-même, accepte en cadeau la sœur de la reine d’Anjouan, tandis que son compagnon de fortune, Caraccioli, se voit offrir la belle-sœur de la souveraine.
Lorsque des Malgaches font don de « vingt-cinq femelles » esclaves aux pirates établis dans la baie de Diego-Suarez, le capitaine Misson les marie « à ses nègres », des hommes qu’il avait précédemment arrachés à la traite. Les hommes sont nombreux à Libertalia et « ils avaient besoin de femmes pour ceux de leurs compagnons qui n’étaient pas encore mariés ». Lors d’une expédition en mer Rouge, les pirates capturent un navire maure en route vers le pèlerinage à La Mecque. Parmi les centaines de passagers qui voyageaient à bord, « ils choisirent cent filles âgées de douze à dix-huit ans », pour les marier de force à Libertalia.
Le récit est tout du long imprégné du mythe, toujours présent, de l’exotisme sexuel fantasmé par les Occidentaux. Dans la société utopique du capitaine Misson, la délibération est omniprésente, mais la voix des femmes est inexistante, et leur volonté et leur consentement sont niés.
Dans son Histoire générale des plus fameux pirates, Daniel Defoe consacre cependant un chapitre à deux femmes pirates : Anne Bonny et Mary Read. La première est irlandaise et la seconde, anglaise. Elles ont en commun de s’être d’abord fait passer pour des hommes pour s’embarquer sur les navires. Dépeintes en rebelles querelleuses, elles se joignent, l’une après l’autre, à l’équipage pirate de Jack « Calico » Rackham. Les deux femmes sont inséparables, et on leur prête une liaison amoureuse qui rend Jack Rackham très jaloux, Anne Bonny étant son amante officielle. Habillées tantôt en femmes, tantôt en hommes, elles sont toujours les premières à passer à l’abordage et n’accordent aucune pitié à leurs adversaires. Mais en octobre 1720, l’équipage est capturé par la marine britannique dans les Caraïbes. Un tribunal militaire de la Jamaïque condamne tout l’équipage à mort. Anne Bonny et Mary Read échappent à la pendaison en tombant enceintes. Alors que la seconde meurt de maladie en prison quelques semaines plus tard, le sort d’Anne Bonny est plus incertain. Fille illégitime d’un riche procureur et gros propriétaire foncier, elle est graciée à la veille de Noël 1720. Elle disparaît ensuite des documents officiels.
Hormis ces deux exemples, L’Histoire générale des plus fameux pirates subordonne les femmes à l’ordre patriarcal en vigueur au 17e siècle, celui d’un pater familias auquel elles doivent obéissance et soumission.

