Alors que les expulsions de demandeur-se-s d’asile se poursuivent, les questions sur la politique en matière d’immigration se multiplient. Ce ne sont pas les projets de dĂ©veloppement dans les pays d’origine qui apportent la rĂ©ponse.
Est-il raisonnable de vouloir contrecarrer l’immigration, d’expulser des personnes, comme le fait le gouvernement luxembourgeois, juste pour „appliquer la loi“? „De puissantes forces Ă©conomiques sont Ă l’oeuvre. La mondialisation du commerce et des capitaux ne peut ĂŞtre sĂ©parĂ©e des mouvements mondiaux de population. Aux frontières il y aura toujours des fuites; les entreprises voudront transfĂ©rer leurs employĂ©s; les dĂ©mocraties libĂ©rales s’opposeront Ă l’introduction des mesures draconiennes requises pour rendre les contrĂ´les Ă©tanches.“ Ce discours n’est pas celui d’un militant d’ONG mais une citation du magazine britannique libĂ©ral „The Economist“ (dossier migration, 2 novembre 2002).
Besoin d’immigrĂ©-e-s
Ce sont bien les puissantes forces mentionnĂ©es par l’Economist qui sont Ă l’oeuvre entre le Luxembourg et la RĂ©publique fĂ©dĂ©rale de Yougoslavie (RFY). Lors de sa confĂ©rence de presse de vendredi dernier, l’Asti a critiquĂ© le „gaspillage de capital humain“ que reprĂ©senteraient les expulsions et a rappelĂ© que parmi les 700 personnes (enfants compris) en instance d’expulsion, 84 ont une promesse d’embauche ferme. De plus, l’Asti a citĂ© une enquĂŞte non encore publiĂ©e sur le secteur de la restauration suite Ă la rĂ©duction du temps de travail Ă 40 heures: besoins en main d’oeuvre d’un millier de personnes et prĂ©fĂ©rence des patron-ne-s pour embaucher des Capverdien-ne-s et … des Yougoslaves. „Les Ă©conomies prospères, Ă degrĂ© de qualification Ă©levĂ© et vieillissantes gĂ©nèrent de nombreux emplois que leurs propres travailleurs n’ont pas envie d’occuper“, peut-on lire dans l’Economist.
Du cĂ´tĂ© de ceux et celles qui Ă©migrent, le magazine donne trois bonnes raisons: d’abord la diffĂ©rence de revenu entre pays de dĂ©part et d’arrivĂ©e, ensuite les institutions Ă©tatiques dĂ©faillantes dans nombre de pays d’Ă©migration, enfin le fait qu’il y a dĂ©jĂ de la famille ou des connaissances dans le pays d’immigration. Quant aux consĂ©quences des tentatives pour fermer les frontières, lĂ encore l’analyse de l’Economist rejoint celle des militant-e-s des ONG que le gouvernement luxembourgeois aimerait prĂ©senter comme de doux rĂŞveurs et rĂŞveuses. Endiguer l’immigration lĂ©gale ne fait qu’augmenter l’immigration clandestine, prive les clandestin-e-s de la perspective d’allers-retours et encourage leur installation dĂ©finitive. C’est pour cela que le magazine demande de favoriser l’immigration temporaire lĂ©gale. Et de conclure que, malgrĂ© le coĂ»t politique, les gouvernements devraient „libĂ©raliser“ la circulation de la main-d’oeuvre, jugĂ©e Ă©conomiquement bĂ©nĂ©fique.
Mais le gouvernement luxembourgeois, après une rĂ©gularisation de sans-papiers mi-figue mi-raisin, semble avoir choisi la voie de la facilitĂ© politique. Depuis trois semaines les expulsions se succèdent, non sans provoquer des remous. „Choquant“, „inadmissible“, „comme en 42“ sont les qualificatifs utilisĂ©s par des tĂ©moins prĂ©sent-e-s Ă la confĂ©rence de presse de l’Asti. L’apprĂ©ciation du ministre de la Justice Luc Frieden que ces retours forcĂ©s auraient lieu „dans le respect de la dignitĂ©“ n’est visiblement pas partagĂ©e par tout le monde. Autre reproche: les conditions en RFY, en particulier dans la rĂ©gion du Sandjak, d’oĂą sont issu-e-s la plupart des concernĂ©-e-s, offriraient peu de perspectives d’avenir. La journaliste Britta SchlĂĽter, qui est allĂ©e sur place, indique que la plupart des familles retournĂ©es volontairement le regrettent: „Mieux vaut ĂŞtre illĂ©gal au Luxembourg que d’ĂŞtre lĂ©gal, mais sans argent ni espoir, au MontĂ©nĂ©gro“ (TĂ©lĂ©cran, 13.11.02).
Perspectives lĂ -bas
Lors de la confĂ©rence de presse Ă la suite des premières expulsions, Luc Frieden avait insistĂ© sur „les efforts que nous faisons pour amĂ©liorer la situation sur place“ et avancĂ© un chiffre de onze millions d’euro. Sur demande du woxx, Jean Feyder, directeur du dĂ©partement de la CoopĂ©ration, confirme le montant. Il s’Ă©tale sur plusieurs annĂ©es, et correspond Ă environ cinq millions d’euro par an dĂ©pensĂ©s en RFY hors Kosovo, un budget considĂ©rable. Environ la moitiĂ© de cet argent est affectĂ©e au projet d’une laiterie dans la vallĂ©e du Lim, qui commencera Ă produire dĂ©but 2003. „Dans cette rĂ©gion rurale, il s’agit d’aider au dĂ©veloppement de l’agriculture“, explique Jean Feyder. Est-ce que cela offre une perspective aux personnes revenant du Luxembourg? Jean-Marc Lentz, responsable de ce projet au Ministère: „La plupart des gens viennent de l’agriculture et y retournent. En principe, avec notre programme de microcrĂ©dits, ils pourraient s’acheter une vache et participer au projet.“
En ce qui concerne les 80 emplois créés Ă la laiterie mĂŞme, malgrĂ© la diffusion de l’information au Luxembourg, les quelques milliers de candidatures sont toutes venues du Sandjak. „Il s’agit d’un vĂ©ritable projet de dĂ©veloppement, qui vise le long terme“, affirme Anouk Agnes de Lux-Development, l’agence qui gère le projet. „Nous avons financĂ© un Ă©quipement de haute technologie. Beaucoup d’argent a Ă©galement Ă©tĂ© mis dans la formation des opĂ©rateurs et des futurs cadres, car la laiterie devra opĂ©rer en tant qu’entreprise privĂ©e sur un marchĂ© ouvert. Si tout va bien, l’impact Ă©conomique pour la rĂ©gion sera considĂ©rable.“
En attendant
Si les onze millions semblent donc correspondre Ă une aide au dĂ©veloppement bien rĂ©elle, cela ne suffit pas pour justifier la fermeture des frontières et les expulsions. Un peu comme si, en 1990, la RFA avait dit aux Allemand-e-s de l’Est: „Puisqu’on va vous soutenir financièrement, on n’a pas besoin de vous laisser entrer chez nous.“ Pire, les ministres luxembourgeois affirment rĂ©gulièrement qu’on aurait besoin de ces gens chez eux, pour reconstruire. Jean Feyder se dit surpris: „Non, je je n’ai jamais entendu cet argument et je ne peux pas l’Ă©tayer.“ LĂ encore, l’Economist indique qu’au contraire les transferts d’argent des expatriĂ©s constituent une source importante de revenus, souvent supĂ©rieurs Ă l’aide au dĂ©veloppement.
Bien entendu, une argumentation purement Ă©conomique et utilitariste n’est pas une panacĂ©e pour les ONG de soutien aux rĂ©fugiĂ©-e-s. Faut-il renvoyer automatiquement ceux et celles qui ne trouvent pas d’emploi? Faut-il prĂ©fĂ©rer, comme le suggère l’Economist, les migrant-e-s qualifiĂ©-e-s, employables, intĂ©grables, de race blanche et de religion chrĂ©tienne?
Reste l’appel Ă la gĂ©nĂ©rositĂ© en faveur de ceux et celles dĂ©jĂ au Luxembourg. Mais lĂ , l’argument, si inhumain soit-il, de Luc Frieden semble plausible: Ă dĂ©faut de pouvoir accueillir toute la misère du monde, il conviendrait d’expulser … afin de ne pas encourager encore plus de personnes Ă venir. Toute discussion sur des expulsions dans la dignitĂ© s’arrĂŞte lĂ . Comment pourraĂ®t-on humaniser le dĂ©ni d’humanitĂ© que constitue le refus du droit Ă Ă©migrer, du droit Ă se construire une vie meilleure?

