FREEPORT: Accueillir l’art

von | 19.09.2014

« Les collectionneurs et investisseurs ne trouveront pas de meilleur endroit pour entreposer, montrer et Ă©changer leurs oeuvres d’art et biens de valeur en toute sĂ©curité », assure la direction. Qu’en pensent les oeuvres ?

Entrée du « Free »-port. La liberté promise n’est pas celle que vous croyez.

J’ai Ă©tĂ© luxembourgeoise pendant 17 ans. Non, je ne dĂ©voilerai pas mon âge, c’est lĂ  le privilège des dames. Sans vouloir me vanter, Ă  l’Ă©poque, j’ai eu pas mal de succès. En me dĂ©ballant, un des ouvriers a mĂŞme dit Ă  son collègue que j’avais « le plus joli sourire qui soit Â». C’est dĂ©sormais loin, tout ça. Tant de choses ont changĂ©. En cette fin d’annĂ©e 2031, je vous quitte. Sans regret.

BientĂ´t, je quitterai le Freeport de Luxembourg, je traverserai Ă  nouveau sas et salles, sous le regard des vigiles et des douaniers, comme Ă  mon arrivĂ©e. ReconnaĂ®trai-je le hangar par lequel je suis entrĂ©e, oĂą j’ai vu pour la dernière fois la lumière du soleil avant d’ĂŞtre enfermĂ©e pendant des annĂ©es ? Moi qui suis passĂ©e par beaucoup de mains, j’ai rarement vu une organisation aussi stricte. Depuis l’avion qui m’avait amenĂ©e ici, un camion m’a conduite Ă  l’entrĂ©e du Freeport par une voie spĂ©ciale, pour que je ne sois pas mĂŞlĂ©e aux cargaisons communes. Ensuite des ouvriers avec le badge Luxair Cargo m’ont dĂ©ballĂ©e. D’autres ouvriers, d’une sociĂ©tĂ© spĂ©cialement habilitĂ©e, m’ont transfĂ©rĂ©e vers le hangar d’arrivĂ©e. LĂ , des douaniers m’ont inspectĂ©e, sans doute pour vĂ©rifier que j’Ă©tais vraiment une inoffensive peinture et non pas une arme ou un stupĂ©fiant, « marchandises prohibĂ©es Â» dans l’enceinte du Freeport. Inoffensive, moi ? Ils ne perdaient rien pour attendre. Les douaniers ont aussi rempli le formulaire d’entrĂ©e : mon nom, ma valeur, le nom de mon propriĂ©taire. LĂ , j’ai rigolĂ© un peu. Une cĂ©lĂ©britĂ© comme moi appartiendrait Ă  un avocat d’affaires luxembourgeois ? Un homme de paille, bien Ă©videmment.

Par peur des voleurs, ils n’avaient rien dit aux invitĂ©s le jour de l’ouverture, le 17 septembre 2014, mais j’Ă©tais dĂ©jĂ  prĂ©sente avec quelques autres « objets Â» d’art, comme ils nous appellent. A travers les fentes du caisson en bois, nous pouvions suivre les discours et les explications aux journalistes de M. Arendt, le directeur du Freeport. Je n’ai pas tout compris, mais quand il a dit que le Luxembourg devait accueillir l’art les bras ouverts et que cela aurait un effet bĂ©nĂ©fique sur le pays, cela m’a fait chaud au coeur. Quand les journalistes lui ont demandĂ© combien d’emplois et de revenus cela reprĂ©sentait, il a admis que le Freeport crĂ©ait tout juste 80 emplois. Mais il a Ă©voquĂ© Londres et sa « politique volontariste en matière de commerce de l’art Â», oĂą il y aurait 40.000 emplois et 1,5 milliard de rentrĂ©es fiscales.

J’avoue que l’appellation « Freeport Â» m’avait un peu fait rĂŞver. En fait, cela ne se rapporte pas Ă  la libertĂ© de l’art, mais au fait que nous, les « objets Â» d’art, sommes « libĂ©rĂ©s Â» des taxes. D’ailleurs, M. Arendt Ă©tait un peu Ă©nervĂ© parce que son projet ne plaisait pas Ă  tout le monde. Les uns lui reprochaient d’encourager l’Ă©vasion fiscale, les autres que le secret entourant le Freeport faciliterait le blanchiment et le recel. D’autres encore dĂ©nonçaient la perversion de se servir de moi et d’autres oeuvres d’art Ă  des fins de spĂ©culation financière – nous avons mĂŞme fait l’objet d’une pièce de théâtre du collectif « Richtung 22 Â».

« Airport, you’ve got a smiling face. You took my lady to another place, fly her away, fly her away. Â»
(The Motors, 1978)

Ce fut le dĂ©but de mon calvaire. Etre enfermĂ©e derrière une double porte faite de sept tonnes d’acier, niveau 13 sur 13 de la norme europĂ©enne de sĂ©curitĂ©, ça m’a rendue fière au dĂ©but. Puis je me suis rendu compte que l’on ne me protĂ©geait pas en tant qu’oeuvre, mais qu’on prĂ©servait la « valeur financière Â» que je reprĂ©sentais. Dans les rĂ©sidences privĂ©es et les musĂ©es que j’avais connus auparavant, l’intĂ©rieur Ă©tait parfois un peu cucul, mais au moins je me sentais respectĂ©e. Ici, c’est carrĂ©ment la cave Ă  patates : murs blancs en bĂ©ton, tuyauteries Ă  nu et obscuritĂ© 24 heures sur 24. Les merveilles d’architecture et de dĂ©coration intĂ©rieure sont rĂ©servĂ©es au hall d’entrĂ©e – comme ils avaient dit lors de l’inauguration : « Le client est roi. Â»

Oh, bien sĂ»r, les conditions de tempĂ©rature et d’humiditĂ© sont Ă©tudiĂ©es afin de garantir ma conservation – et pourtant, ces annĂ©es passĂ©es loin du monde m’ont fait changer intĂ©rieurement. Quand, après plusieurs annĂ©es, j’ai eu droit Ă  une première sortie – un passage dans un des showrooms du Freeport – j’ai Ă©tĂ© surprise que personne ne s’en rende compte. D’ailleurs je me suis sentie inspectĂ©e plutĂ´t qu’admirĂ©e, et ce n’est pas ce jour-lĂ  que j’ai changĂ© de propriĂ©taire.

On passait nos journĂ©es Ă  Ă©couter le bruit des avions dĂ©collant et atterrissant, et la seule distraction Ă©tait l’arrivĂ©e de nouveaux compagnons. A part les oeuvres d’art, il y avait aussi du vin – dans des entrepĂ´ts Ă  part -, des mĂ©taux prĂ©cieux et des liasses de billets. N’est-il pas paradoxal que l’humanitĂ©, après avoir inventĂ© l’argent Ă©lectronique, se rabatte sur l’argent liquide et l’or comme Ă  l’Ă©poque oĂą je suis nĂ©e ? Eux ne sortaient pratiquement jamais.

Sauf en cas de troc. En effet, nous, les « objets Â» d’art, servons de plus en plus comme monnaie d’Ă©change dans des transactions très discrètes, effectuĂ©es entre deux entrepĂ´ts ou entre deux freeports – du moins les oeuvres de hauteur infĂ©rieure Ă  trois mètres car, au-dessus, ça ne passe plus dans les soutes. Ma première transaction, je ne l’ai apprise que plus tard : j’avais Ă©tĂ© Ă©changĂ©e contre 94 grosses barres d’or. Comme les deux propriĂ©taires Ă©taient clients chez le mĂŞme opĂ©rateur, je n’ai mĂŞme pas bougĂ© de mon entrepĂ´t : il y a juste eu une modification sur ma fiche. Pas Ă©tonnant que personne ne s’aperçoive de ce que cet isolement du monde provoque chez les oeuvres d’art.

Je vous laisse. BientĂ´t, mon avion dĂ©collera pour la Suisse, oĂą je serai conduite vers un ancien abri nuclĂ©aire transformĂ© en un coffre-fort privĂ© gĂ©ant. LĂ -bas, il paraĂ®t que je serai plus en sĂ©curitĂ©. Nouveau projet de taxe patrimoniale ? Risque de rĂ©voltes populaires ? Je l’ignore, et cela est sans importance par rapport Ă  ce qui m’est arrivĂ©. En remplissant le formulaire de sortie, c’est l’un des douaniers qui s’en est rendu compte : « Elle ne sourit plus, ça ne peut pas ĂŞtre elle. Â» Son collègue a gardĂ© son sang-froid : « On a dĂ» se tromper lors de l’enregistrement Ă  l’entrĂ©e. Â» Il a expliquĂ© que ça arrivait parfois et qu’il fallait le traiter avec discrĂ©tion : « Efface l’ancien nom et mets simplement `La femme qui pleure‘. Â»

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