Alice Rohrwacher
 : Heureux qui comme Lazare…


Dans « Lazzaro felice », Alice Rohrwacher file la métaphore biblique tout en continuant son exploration poétique de l’Italie contemporaine à travers ses laissés-pour-compte. Un équilibre fragile, mais pas dénué de charme.

Le sourire de Lazzaro est contagieux… dans le film et dans la salle. (Photo : Piffl Medien)

« Le meraviglie », film précédent de la réalisatrice, avait pour cadre un petit coin reculé d’Ombrie où une famille vivant en quasi-autarcie était forcée de s’ouvrir au monde moderne. Dans « Lazzaro felice », Alice Rohrwacher semble vouloir appliquer à nouveau ce point de départ qui lui avait si bien réussi : on y fait la connaissance des habitantes et habitants de L’Inviolata, un hameau isolé, qui récoltent le tabac pour le compte de la marquise De Luna. Celle-ci, secondée par un homme de confiance roublard, les maintient dans l’ignorance des lois sur le travail pour les exploiter. Et ces métayères et métayers dociles exploitent à leur tour le jeune Lazzaro, un peu simplet, un peu crédule et surtout toujours prêt à donner un coup de main.

C’est le premier message du film : en ce bas monde, tout le monde exploite tout le monde, dans une chaîne qui ne se termine qu’avec la créature la plus faible. Mais Lazzaro est-il si faible que ça ? Son amitié improbable avec Tancredi, le fils de la marquise qui condamne le servage, montre que sa simplicité est toute relative. Son éternel sourire et son innocence fascinent jusqu’aux plus cyniques et les font rechercher sa compagnie. Jusqu’à ce qu’il disparaisse, victime de sa bonté, dans une scène mémorable qui marque le milieu du film.

Il réapparaît pourtant, puisque son nom biblique l’y prédestinait. Mais plusieurs décennies plus tard, à la périphérie de la ville, où il retrouve les mêmes paysannes et paysans vieillis et vivant d’expédients. Nouvelle preuve de sa faiblesse toute relative, lui n’a pas pris une ride et arbore toujours ce sourire heureux, inamovible, dans le même polo usé et sali. Il connaît toujours les secrets de la terre que les autres ont depuis oubliés. Sortant de la paysannerie exploitée, cette deuxième partie du film s’enfonce dans le réalisme, voire le surréalisme, aidée par une image au grain très visible qui prend ici tout son sens. Alice Rohrwacher y pourfend les banques, qui s’installent au sommet de la pyramide de l’exploitation en ruinant même la famille de la défunte marquise.

Le message est transparent et plutôt appuyé, et on ne dénombrera pas ici les autres postulats du film. Mais qu’on adhère ou pas à l’allégorie biblique de la résurrection, la poésie qui se dégage des images et des scènes décalées, avec cette famille foutraque qui survit comme elle peut, force la sympathie. Il y a tellement d’amour des autres chez la réalisatrice qu’il est impossible de ne pas en ressentir soi-même. Et puis il y a Adriano Tardiolo, qui incarne Lazzaro : lumineux dans sa grâce juvénile, il donne au film le liant entre ses deux parties. Son aura est si réelle qu’on en arrive à ne pas s’étonner des petits miracles qu’il accomplit, souvent à son insu. Parmi les seconds rôles, Alba Rohrwacher (sœur aînée de la cinéaste) et Sergi López se distinguent dans la deuxième partie par leur douce folie, mais l’ensemble des comédiennes et comédiens de la première partie forment une troupe soudée qui apporte un gage de crédibilité à l’isolement de L’Inviolata.

Même si elle ne fait guère d’efforts pour rendre plus subtils ses messages ou ses métaphores, Alice Rohrwacher, avec sa pellicule Super 16 à l’ère numérique, signe un film qui fascine à la fois par la beauté de ses images, le charisme de son acteur principal et le souffle poétique de son récit.

À l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

L’évaluation du woxx : XX


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