Calais, éternel recommencement : Mission inaccomplie


Le démantèlement de la « jungle » de Calais ne représente pas une solution à long terme. Les migrants reviendront, les bidonvilles aussi. Regard en arrière sur les origines du problème.

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Sans changement de cap, les jungles continueront de fleurir sur le territoire français – même après l’évacuation. (Photos : © Julia Druelle)

« Mission accomplie ». C’est ce que rapportent les agences de presse : la « jungle » de Calais, c’est fini, une fois pour toutes. « Tout le monde est à l’abri », a fait savoir, mercredi après-midi, la préfète du Pas-de-Calais, Fabienne Buccio. Aux oubliettes de l’histoire, cette tache en pleine figure de l’Europe, la jungle en plein monde civilisé. Ils sont donc plusieurs milliers à avoir pris le chemin de ces centres d’accueil mis en place à la va-vite à travers presque toute la France – seules la Corse et la région Île-de-France n’accueilleront pas de migrants de Calais. Ils renonceront par la même occasion du moins temporairement, du moins en partie, au rêve d’une Grande-Bretagne toujours moins accueillante.

C’est une bonne chose, cette évacuation. Car contrairement à ce que voudraient faire croire certains, la jungle était une horreur : insalubre, dangereuse, malsaine. Entre conditions d’hygiène insupportables et absence d’espoir, entre ratonnades de militants d’extrême droite et arrestations, il ne faisait pas bon y vivre. Pour les habitants de Calais aussi, la situation était devenue invivable. Sans parler des routiers, pour qui un passage de la France à l’Angleterre ressemblait de plus en plus à un parcours d’obstacles. Aucun doute : le statu quo était devenu insupportable, et en ce sens tout changement ne peut qu’être salué. En soi.

Or, la mission semble moins accomplie que ne voudraient le faire croire les autorités françaises. 5.596 personnes auraient été évacuées entre lundi matin et mercredi soir. Toute la population de la jungle, à en croire la préfecture. Pas plus que deux tiers pour les associations, qui estimaient à plus de 8.000 les habitants du campement. Où sont passés les autres ? Certains seraient restés dans la jungle. C’est ce que rapportent des observateurs qui se trouvent sur place (voir aussi p. 6). D’autres auraient pris la fuite avant l’évacuation, se repliant sur d’autres campements, plus petits, moins connus, aux alentours de Calais.

Sept démantèlements 
depuis 2002

L’hypothèse selon laquelle une nouvelle jungle pourrait voir le jour, une fois l’attention policière et médiatique retombée, n’est pas à exclure. Au contraire : depuis la fermeture du centre d’accueil de Sangatte, démantelé en 2002 par le ministre de l’Intérieur de l’époque Nicolas Sarkozy, des campements sauvages ont été rasés à sept reprises. À chaque fois, des migrants ont commencé à réinstaller leurs tentes peu de temps après le démantèlement.

C’est que la situation qui engendre l’afflux massif de « clandestins » à Calais demeure inchangée. Malgré ses politiques antimigrants des dernières années, la Grande-Bretagne reste une terre promise aux yeux de beaucoup. En raison, notamment, de la présence d’importantes communautés immigrées, mais aussi de l’absence d’une obligation de porter sur soi des papiers d’identité. Un vivier d’emplois non déclarés assez conséquent et l’inexistence d’une inspection du travail – même si des contrôles existent et ont lieu plus régulièrement désormais – font le reste.

Alors comment éviter qu’une nouvelle jungle s’installe à Calais ou aux environs ? Pour certains, dont Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, mais aussi le Défenseur des droits – une sorte d’Ombudsman à la française – Jacques Toubon, résilier les « accords du Touquet » serait une solution envisageable. Ils rejoignent en cela, pour d’autres raisons certes, un certain nombre d’ONG. Ainsi, en décembre 2014, le Secours catholique, Emmaüs et Médecins du monde ont appelé à renégocier ces textes. La Commission nationale consultative des droits de l’homme française estimait dans un rapport publié en juillet 2014 que les accords faisaient de la France « le bras policier de la politique migratoire britannique ».

1395themacalais_telexxAccords asymétriques

Signés en 2003 par… Nicolas Sarkozy, les accords déplacent la frontière franco-britannique dans les ports de Calais et de Dunkerque d’un côté et dans le port de Douvres de l’autre. Une solution parfaitement asymétrique en pratique, puisque les migrants quittant l’Angleterre pour rejoindre la France sont très peu nombreux. Si le « Brexit » a ravivé les tensions autour de ces accords, François Hollande et son ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve en refusent pour l’instant toute renégociation.

Car pour dénoncer les accords du Touquet, il faudrait aussi dénoncer le protocole de Sangatte de 1991, qui, en instaurant des contrôles britanniques sur le sol français, a jeté les bases desdits accords. Ainsi que le protocole additionnel de 2000, qui permet au Royaume-Uni de renvoyer sans jugement des migrants « indésirables » vers la France, et toute une série d’arrangements administratifs entre les deux pays. Si les accords du Touquet prévoient une clause de dénonciation, il n’en va pas de même pour le protocole de Sangatte. Le « Brexit », lui, ne devrait a priori pas avoir d’incidence sur les textes signés au Touquet : s’agissant d’accords bilatéraux, ils ne sont pas directement concernés par une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Au contraire, le « Brexit » pourrait avoir comme résultat un nouveau durcissement de la législation migratoire britannique. Alors qu’en 2015, le Royaume-Uni n’a accueilli que 32.275 demandeurs d’asile – soit la moitié de la France, qui elle non plus ne brille pas par son rôle de « terre d’accueil » -, un changement positif n’est en tout cas pas à prévoir. Tant que les relations économiques entre les deux pays, même après un « Brexit », l’emporteront sur les questions humanitaires, une renégociation des traités bilatéraux ne semble que peu probable. Et les jungles continueront de fleurir sur le territoire français.


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