Dans les salles : Seules les bêtes

Récit éclaté de la disparition d’une femme sur un causse enneigé, « Seules les bêtes » est aussi – et peut-être avant tout – une chronique de la solitude ordinaire à notre époque hyperconnectée.

De disparition en disparition, le fil des événements sera difficile à dérouler pour les protagonistes. (Photo : Cinéart)

Il y a d’abord le bruit et la chaleur d’Abidjan, dans une introduction courte et mystérieuse. Puis, comme un grand écart, l’immensité d’un plateau glacé où les habitations sont rares. Une immensité parcourue par la voiture d’Alice, travailleuse sociale qui se rend chez Joseph, un agriculteur un peu paumé qu’elle aide à faire ses démarches administratives. On apprendra bientôt que dans ce décor cinégénique à souhait, une citadine venue passer quelque temps dans sa résidence secondaire a disparu. C’est cette affaire que le film se propose d’élucider, en découpant l’histoire par tranches consacrées à ses personnages.

D’Alice, par exemple, on constate bien vite que son couple est en berne, et que le réconfort qu’elle prodigue dans les bras de Joseph est autant destiné à elle qu’à son amant. Michel, le mari, n’est pas dupe : sur le causse, tout semble se savoir. Mais, curieusement, personne n’a la clé du mystère de la disparation d’Évelyne. La solution ne sera dévoilée qu’avec parcimonie dans les différents chapitres – le scénario est en effet adapté d’un roman de Colin Niel. La prouesse de Dominik Moll, cependant, est de ne pas verser dans le film choral où rebondissements et surprises se succèdent avant un retournement final spectaculaire et complètement inattendu ou presque, souvent au prix de dissimulations. « Seules les bêtes » ne craint pas de dévoiler la vérité au fil des scènes, car en réalité, la disparation n’est pas le propos principal.

Ce qui frappe en effet dans les différents portraits des protagonistes, c’est que chacun décrit un type de solitude particulier. De la solitude physique dans une région isolée en hiver à la solitude affective qu’on cherche à compenser par la transgression, la folie douce ou l’addiction aux messageries électroniques instantanées, tous les personnages sont saisis de névroses qui, mises bout à bout, vont conduire à des drames. C’est donc moins dans l’intrigue policière qu’il faut chercher le propos du film que dans ce savant puzzle où les frustrations conduisent à l’irréparable. Certes, Moll dépeint aussi le système des « brouteurs », ces arnaqueurs basés en Afrique qui exploitent la misère sexuelle de personnes riches en Europe, mais là encore, le but n’est pas de le dénoncer. C’est l’organisation de la société génératrice de solitude, même pour les petits escrocs, qui fait l’objet de son analyse filmée.

Il ne faudrait cependant pas croire que « Seules les bêtes » est un long métrage clinique et froid (quoique, évidemment, les images hivernales soient particulièrement glaçantes), complètement tourné vers la condamnation implacable d’un système aliénant. C’est justement parce qu’il la sertit d’une intrigue policière bien ficelée – et qui célèbre aussi la puissance du hasard – que le film séduit, même si le propos peut sembler un peu appuyé sur la fin. Certaines répétitions de scènes sous différents points de vue sont aussi dispensables. Mais Dominik Moll, en cinéaste expérimenté, sait parfaitement où placer sa caméra pour capter l’attention ; il impose une véritable esthétique au tempo lent et inexorable. Et puis la distribution, en France et en Côte d’Ivoire, fait des merveilles et incarne tous ces personnages avec beaucoup de conviction. De quoi se laisser tenter par un détour sur le causse Méjean couvert de neige.

À l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

L’évaluation du woxx : XX


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