Encres/installation : La beauté de l’attente

La galerie Simoncini expose à nouveau des encres de Gao Xingjian. L’occasion parfaite de se délecter de l’œuvre picturale de cet artiste complet, aussi à l’aise avec le pinceau qu’avec la plume ou la caméra. Avec, en miroir, une installation prenante de Sofia Kouldakidou.

Gao Xingjian, « Le marcheur », 2020

Ils ont l’air écrasés par le paysage, ces petits personnages qu’on distingue dans les encres de Gao Xingjian exposées rue Notre-Dame. Un paysage d’ailleurs plus suggéré que détaillé : les aplats du peintre échappent aux contours, se fondent les uns dans les autres. Comme dans ce tableau intitulé « Dans le rêve », où ciel et terre se mêlent dans une brume onirique. Parfois, ce flou se fait tendre : un couple émerge puis marche côte à côte.

Mais ce paysage est-il tout simplement grandiose ou bien se révèle-t-il agressif, telle cette muraille infranchissable qu’on croit déceler dans « L’observateur » ? En tout cas, les arbres ou la végétation en sont presque absents, si ce n’est une pauvre souche dans « L’évocation ». Seule la pluie nous gratifie de délicats coups de pinceau, pour ensuite se transformer en terrible orage, sombre, menaçant, qui engloutit de son presque noir la surface du papier. Et puis à la faveur d’une éclaircie, d’une « Vision intérieure », le clair réapparaît.

Gao, avec un trait minimaliste, parvient à faire passer visiteurs et visiteuses par toutes les émotions. L’encre de Chine se dilue et se purifie au fil des tableaux, pour se confondre aussi avec les mots du livre que l’artiste a publié aux éditions Simoncini, dont des extraits sont affichés au côté des œuvres picturales. La plongée dans l’univers onirique du peintre et poète se transforme en instant suspendu hors du temps et de la société, loin de la négation consumériste de la beauté qu’il n’a de cesse de dénoncer. Une exposition indispensable, parce qu’elle refuse la violence et l’ostentation pour s’armer uniquement de douceur et subtilité.

À travers la vitre qui dévoile le sous-sol, telle une armée de terre cuite d’empereur chinois, on distingue la centaine de sculptures de Sofia Kouldakidou. Ce sont « Die Wartenden » : de lourds socles de pierre, de longues tiges sur lesquelles sont montées des têtes de terre cuite, patinées puis cirées pour donner l’impression de bronzes. Dans son introduction, André Simoncini évoque une histoire « qui va de Hiroshima aux forêts d’Amazonie en passant par Tchernobyl ». Car ces hommes et ces femmes scrutent autant qu’ils et elles attendent ; les événements tragiques de l’humanité sont leur nourriture.

Commencé il y a une vingtaine d’années, ce projet s’est appuyé sur les drames du passé pour anticiper ceux du présent… et de l’avenir. Quelle sera la prochaine crise, une fois le coronavirus rangé dans la catégorie des dangers caducs ? « Die Wartenden » le savent sûrement, qui regardent, paisibles, ce point de l’horizon où apparaîtra inéluctablement la menace suivante. On se prend alors à distinguer une sorte de transe chamanique sur ces visages. Après tout, comment autrement devineraient-ils de quoi l’avenir sera fait ?

Au sein de la galerie se répondent donc du rez-de-chaussée au sous-sol – on pourra aussi admirer des œuvres de Maxim Kantor au premier étage – des conceptions différentes de l’art, mais qui fonctionnent en harmonie. Gao et Kouldakidou remettent la beauté et la spiritualité aux premières loges, le temps d’une exposition. Et si la prochaine crise n’avait pas lieu ? Et si les veilleurs et veilleuses de l’artiste grecque installée en Allemagne voyaient poindre à l’horizon la beauté chère à l’artiste français d’origine chinoise ? En sortant de la galerie, c’est tout ce qu’on souhaite.

À la galerie Simoncini, jusqu’au 31 octobre.

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