Katell Quillévéré
 : Bien accroché


Il aurait pu y avoir du pathos à revendre dans « Réparer les vivants ». Mais la réalisatrice, à la tête d’une distribution diverse mais équilibrée, a su concentrer son récit et faire du film un vibrant plaidoyer.

Fil conducteur du récit, Tahar Rahim incarne un infirmier coordinateur à l’éthique irréprochable.

Fil conducteur du récit, Tahar Rahim incarne un infirmier coordinateur à l’éthique irréprochable.

« Réparer les vivants », c’est d’abord un best-seller absolu en France, bardé de prix littéraires, écrit par la romancière à succès Maylis de Kerangal. Nombre de critiques de cinéma ont d’ailleurs pris le chemin des salles à contrecœur pour aller voir cette adaptation d’un roman manifestement destiné à plaire au plus grand nombre. Qu’allait donc pouvoir injecter Katell Quillévéré de personnel dans ce film ? Une heure trois quarts plus tard, on a la réponse : la cinéaste s’empare d’une histoire à faire pleurer dans les chaumières pour proposer au final pas tant un film choc qu’un long métrage bien dosé, où la pression sur les glandes lacrymales du spectateur n’est pas exacerbée.

Simon, 17 ans, part faire du surf au petit matin et se trouve victime d’un accident de la circulation sur le chemin du retour. Au vu de son état de mort cérébrale, le corps médical propose à ses parents un don d’organes. Une fois l’accord obtenu, on fait connaissance avec la receveuse, Claire, la cinquantaine, dont le cœur est près de lâcher. Puis on suit l’opération qui, de la vie éteinte de Simon, rallumera la flamme de celle de Claire.

La grande force de Katell Quillévéré, c’est l’empathie qu’elle parvient à instaurer pour l’ensemble de ses personnages. Pour autant, elle a la subtilité de ne pas en rajouter. Son cinéma est tout en regards, en émotions qui passent par les visages, souvent cadrés d’assez près. Lorsque la mère de Simon apprend l’accident de son fils, c’est à travers les yeux inquiets de la petite sœur que les sentiments affleurent, telle une greffe de sensibilité. Au diapason, les comédiens sont admirables de retenue et évitent que le film ne bascule dans le mélo pour midinettes.

Faux film choral, « Réparer les vivants » abonde en personnages dont les liens sont pour le moins ténus, car la stricte interdiction de révéler la provenance d’un organe empêche toute véritable imbrication des histoires. Mais c’est justement ce fil fragile, cette frontière étroite entre la sensiblerie et le bon goût, qui fait prendre la greffe. Et ce fil a aussi un nom : Tahar Rahim, impressionnant dans le rôle de l’infirmier qui coordonne du début à la fin le prélèvement du cœur de Simon, respectant jusqu’au bout les volontés des parents. Les craquelures dans l’armure qu’il s’est construite et dans lesquelles fourrage un médecin compétent mais très détaché, il ne les étale pas au grand jour. Elles restent en cage, comme ces chardonnerets qu’il visionne dans son bureau pour faire baisser la pression. Mais on les devine sur son visage : c’est un rôle physique, un rôle où le corps pèse sur l’écran. C’était bien le moins pour un tel sujet.

Si la cinéaste s’essaye à quelques effets d’onirisme au début (notamment dans la scène de l’accident), elle se réancre bien vite dans la réalité, et tant mieux. Car c’est dans cette emprise avec le réel qu’elle trouve le ton juste, tant pour nous montrer le quotidien hospitalier que pour décrire la valse-hésitation des parents avant d’autoriser le prélèvement d’organes sur leur fils. Ou l’éloignement progressif des autres qu’a provoqué la maladie de Claire.

Katell Quillévéré ne nous épargne pas non plus les détails de la transplantation – cœurs sensibles s’abstenir. Mais ce choc des images a du bon, puisqu’il nous oblige à prendre position : le don d’organe est une réalité de notre monde. On peut certes détourner un instant le regard de l’écran, mais lorsque, à la fin, Claire ouvre les yeux avec un cœur de 17 ans, nous devons bien aussi les ouvrir avec elle.

À l’Utopia. 
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