La boucle est bouclée

Éclectique en diable, le programme qu’a proposé l’Orchestre philharmonique du Luxembourg sous la direction de Gustavo Gimeno ce vendredi 3 mai, avec la mezzo-soprano Anna Larsson en guest star. Mais derrière les sauts temporels entre les œuvres exécutées, il y avait bien un fil conducteur, tant dans la musique que dans l’interprétation.

Photos : Philharmonie Luxembourg/Alfonso Salgueiro Lora

« Une connexion entre l’ancien et le nouveau » : tel est le titre du billet du directeur artistique de l’OPL Gustavo Gimeno sur le programme. Effectivement, celui-ci s’étale sur presque deux siècles, de la voix originale et déjà moderne de Carl Philipp Emanuel Bach aux avancées orchestrales d’Alban Berg. Un point commun ? Les expérimentations auxquelles se sont livrés les compositeurs réunis. Mais avant de savourer ce grand écart musical, place à un hommage au grand-duc Jean lancé par le chef, qui fait sobrement signe à l’audience de se lever. L’occasion de se recueillir ou de goûter la beauté acoustique du silence de la salle quasi pleine, selon ses convictions ou l’humeur du moment.

Voilà, le marathon des siècles peut commencer. Avec quelques singularités notables pour la première pièce, la « Symphonie en ré mineur » de Carl Philipp Emanuel Bach : l’orchestre est debout (sauf bien sûr violoncelles et clavecin), le chef sans baguette. L’œuvre n’est pas souvent jouée, et c’est bien dommage. Le compositeur en est fascinant, détaché du contrepoint obligé de son père, le grand Bach, et déjà de plain-pied dans ce qui sera le romantisme. Dès les premières mesures, une ascension vertigineuse vers un sommet puissant se dessine, soulignée très crûment par Gustavo Gimeno. Comme si le directeur artistique voulait exacerber la scansion des cordes, qu’il caresse autant qu’il les brusque, mettant en évidence des effets stéréophoniques quasi modernes. Comme si, aussi, il voulait préfigurer déjà la dernière œuvre au programme… mais nous y reviendrons. Dans ce répertoire où on ne l’attend pas forcément, l’orchestre se montre incisif, à la limite de la raucité, suivant en cela les mains de Gimeno qui l’encouragent dans cette voie toute personnelle.

Deux extraits des « Gurre-Lieder » de Wagner suivent. D’abord un entracte musical, qui permet de retrouver une sonorité plus douce, plus familière aussi pour l’orchestre. Dans son élément, il fait couler la musique romantique du Bavarois avec métier. La pièce maîtresse est cependant la deuxième, « Tauben von Gurre ! », interprétée par la mezzo-soprano suédoise Anna Larsson. On connaît l’enthousiasme de Gustavo Gimeno à accompagner des voix, que ce soit dans des opéras ou dans des concerts. Aucune déception possible donc, car la voix chaude et joliment timbrée de la chanteuse est ici assurée d’un écrin bienveillant, dans un texte ô combien tragique. Les crescendo et les decrescendo fusent, les tensions se créent et se résolvent. Un petit tour et puis s’en va : Anna Larsson n’a chanté que quelques minutes, mais laisse une impression durable.

Après la pause, place aux « Drei Orchesterstücke » de Berg. Seules œuvres symphoniques pures du compositeur de la Seconde École de Vienne, les pièces ont été dédiées à Schönberg à l’occasion de son quarantième anniversaire (« Meinem Lehrer und Freunde Arnold Schönberg, mit unermesslicher Dankbarheit und Liebe », indique la partition). Elles sont d’une exécution parfaitement redoutable, puisque, atonalité oblige, il n’est pas forcément facile de s’y retrouver. Pour le public, mais surtout pour les musiciens : ceux-ci, et en particulier les percussions, ont les yeux rivés sur la baguette, l’air un peu angoissé parfois. C’est que l’enjeu est de taille : l’écriture de Berg est ciselée et tire parti de combinaisons sonores qu’il importe de bien rendre en même temps. Dans cet exercice, Gimeno s’emploie et adopte une battue très minutieuse, même aux moments où il pourrait se relâcher… on ne sait jamais. Bien lui en prend, car dans l’ensemble, la précision est au rendez-vous, dans une partition qui pourrait rapidement devenir difficile d’écoute. Tout n’est évidemment pas parfait, mais les petits accrocs ont peu de chance d’être entendus par un public non averti ; il faut dès lors saluer le travail effectué pour s’attaquer à une des œuvres les plus exigeantes du répertoire symphonique, rendue avec une belle fluidité jusqu’au monumental coup de marteau final de la troisième pièce, bien synchronisé. L’exigence paie, c’est certain !

Pour terminer, le directeur musical a choisi Wagner à nouveau, avec trois extraits de « Die Götterdämmerung ». Comme pour les « Gurre-Lieder », on retrouve donc une sonorité plus familière. Et puis tout s’achève avec la mort de Siegfried. C’est là que se révèle, enfin, la subtilité de la programmation de ce soir. Car ces martèlements terribles qui précèdent les chorals de cuivres de la marche funèbre, ce sont bien ceux qui ont été entendus lors de la première pièce, bouclant ainsi la boucle, si l’on peut dire. Voilà donc pourquoi Gustavo Gimeno a proposé tout à l’heure une version ostensiblement crue, quasi violente, de la symphonie de C. P. E. Bach. À cela s’ajoute un véritable bonheur de jouer communicatif de l’orchestre, malgré la fatigue qui doit de faire sentir. Le public ne s’y trompe pas, et accorde de longs applaudissements mérités à des instrumentistes et un chef un peu groggy de ce voyage temporel si bien pensé et exécuté. Avec, n’hésitons pas à le dire, une certaine bravoure.


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