Lucas Belvaux
 : C’est arrivé près de chez nous


Non, « Chez nous » n’est pas le brûlot gauchisant qu’ont décrié les pontes du Front national. Le film est plutôt une analyse fine du populisme de droite et de ses enracinements sociohistoriques, qui se prend parfois les pieds dans son propre scénario.

Un peu trop voyante, la caricature de Marine… (Photos : © Synecdoche / Artémis Productions)

« Émules de Goebbels » pour caricaturer les instances françaises d’aide à la production, « pot à tabac » pour décrire la prestation de Catherine Jacob : si la fachosphère franchouillarde commence à émettre de tels pets nerveux à propos de son film, cela veut dire que Lucas Belvaux a rempli sa mission. Il a bien décrit les fonctionnements et les conflits internes du parti d’extrême droite qui monte inexorablement dans l’Hexagone. Même le droitier « L’Express » s’est fendu d’une enquête pleurnicharde sur la question super pertinente « Le cinéma français est-il de gauche ? », en prenant « Chez nous » comme exemple.

Alors que le film n’est pas à charge contre le FN, ni contre ses électeurs. Il ne fait que montrer – avec quelques clins d’œil au FN réel, il est vrai – la dynamique de la haine qui s’installe au cœur d’une communauté. En l’occurrence celle de Hénart (une allusion à Hénin-Beaumont, mairie frontiste tenue par Steeve Briois), où Pauline, une infirmière à domicile avec deux enfants à charge, trime pour joindre les deux bouts. Le contexte du Pas-de-Calais, désindustrialisé et quasiment désertifié, et la pauvreté tout comme le manque de perspectives n’aident pas vraiment à lui donner envie de vivre. Alors, quand le docteur Berthier – son mentor médical – lui propose d’être candidate pour la mairie, elle hésite d’abord et puis se laisse charmer par la dynamique déclenchée par son parti, le Rassemblement national patriotique (RNP), une nouvelle mouture du Bloc patriotique – évidemment une évocation du FN et de la « vague Bleu Marine ». S’y ajoute que Pauline tombe amoureuse d’un ancien copain d’école au passé sulfureux dans les milieux néonazis. Ce qui ne va pas uniquement déplaire à son communiste de père, mais aussi aux pontes du RNP qui tentent de dédiaboliser leur parti.

Ce qu’on peut reprocher à « Chez nous », ce sont les ficelles trop grosses. Fallait-il vraiment miser sur tant d’analogies avec un FN réellement existant pour faire passer le sujet ? Une approche plus subtile et en nuances aurait certainement profité au traitement de ce sujet épineux, tout en faisant peut-être moins de vagues.

Pourtant, le mérite du film de Belvaux est de découper séquence par séquence comment d’abord la protagoniste, pas politisée pour un sou, et puis son environnement basculent petit à petit dans la dynamique de la haine. Comment des « bien-pensants » vivant une expérience de ras-le-bol d’autrui commencent à chercher la faute chez les « autres » justement : les étrangers, les plus pauvres qu’eux, les « assistés » et bien sûr la finance mondiale. « Chez nous » instruit aussi le procès de l’inaction de presque tous les gouvernements français depuis les années 1980 face aux questions sociales brûlantes. Une inaction que le pays risque de payer cher.

En même temps, Belvaux se permet de décortiquer le fonctionnement interne du FN : son passé antisémite notoire, ses liens inavouables avec les militants identitaires radicalisés et violents ainsi que ses tentatives de sortir de cette image pour conquérir le « milieu » du terrain politique, tout en jouant l’équilibriste avec la vieille base électorale de toute façon acquise aux pires des causes.

En ce sens, « Chez nous », malgré ses petites faiblesses, est avant tout un film didactique qui montre comment le fascisme s’installe en France – ou comment il n’a jamais vraiment disparu. Et dire qu’il fallait un Belge pour raconter ça aux Français…

À l’Utopia et à l’Utopolis Kirchberg. 
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L’évaluation du woxx : XX


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