M. Night Shyamalan : Au-delà du bien et du mauvais

M. Night Shyamalan a mis beaucoup d’ambition dans « Glass ». Ce film était censé donner une cohérence à sa filmographie et revisiter le genre du superhéros. Le résultat est en demi-teinte : un film plus psychologique que spectaculaire, mais desservi par une fin lourdingue qui célèbre la loi du plus fort.

Un peu « Nietzsche pour les nuls » et un peu de baston – c’est tout.

Quelques semaines après les événements dépeints dans « Split », Kevin Wendell Crumb (James MacAvoy) alias « La Horde », le tueur souffrant de trouble dissociatif de l’identité, fait toujours régner la peur sur Philadelphie. Les cinq pom-pom girls qu’il séquestre dans une usine en friche risquent à tout moment d’être taillées en pièces par la plus terrifiante de ses 23 personnalités, « La Bête ». C’est sans compter sur David Dunn (Bruce Willis) alias « Le Superviseur », le justicier à la cape imperméable, bien décidé à mettre un terme à cette furie féminicide. Le combat qui finit par les opposer est toutefois interrompu par la police. Les adversaires finissent à l’hôpital psychiatrique, où Dunn retrouve une vieille connaissance : Elijah Price (Samuel L. Jackson), alias « L’Homme aux os de verre ». Cela fait déjà un certain temps que les trois sont dans le viseur du docteur Ellie Staple, une chercheuse qui a mis au point une thérapie pour soigner les malades qui se prennent pour des superhéros.

« Glass » unit et poursuit la trame d’« Unbreakable », sorti en 2000 et celle de « Split », sorti en 2017. Visiblement M. Night Shyamalan a voulu donner un surcroît de cohérence, donc d’ampleur, à son œuvre cinématographique. Le fil rouge de cette trilogie est la réflexion que le réalisateur américain d’origine indienne développe à propos du film de superhéros. Un genre qui, depuis une vingtaine années, multiplie les superproductions boursouflées de considérations aussi assommantes que prétentieuses tout droit sorties de « Nietzsche pour les nuls ». Pourquoi ce besoin de philosopher dans les films de baston en costumes ? Probablement pour se dédouaner du manichéisme des origines du genre. Vraisemblablement aussi pour brosser dans le sens du poil un public composé en grande partie d’adolescents complexés, profondément convaincus que leur manque de sociabilité n’est au fond que la preuve de leur supériorité sur leurs contemporains.

« Glass » semble dans un premier temps échapper à cet écueil. On n’y trouve pas non plus la sempiternelle débauche d’effets spéciaux. Shyamalan a dû se contenter d’un budget dix fois inférieur à celui d’un blockbuster comme « Aquaman ». Mais au-delà de la contrainte budgétaire, il préfère se concentrer sur le ressort profond de ses personnages. Car, tout comme Tyrion Lannister de « Game of Thrones », Shyamalan a une tendre affection pour les infirmes, les bâtards et les choses cassées. Ses superhéros sont tous fêlés, des éprouvés qui ont fini par transformer leur vulnérabilité en force. Ceci est l’un des thèmes forts qui ont émaillé ses productions précédentes, au-delà même de cette trilogie. « Glass » en reprend d’autres, en particulier l’apparition du surnaturel dans le quotidien et la capacité particulière des enfants d’accéder à la vérité. « Tu as neuf ans ? », demande Price à l’une des personnalités de « La Horde », avant de conclure : « Tu en as de la chance, tu vois le monde tel qu’il est. »

La platitude du postulat peut faire hausser les sourcils, il finit par mettre à l’aise. Derrière la naïveté se cache en effet l’apologie du monde en marche. Au début, on peut encore se dire que Shyamalan refuse de juger ses personnages, qu’il défend leur complexité, les expose au-delà du bien et du mal. En réalité il va bien au-delà, il en fait plus que des héros, des superhéros. Son film est une célébration de l’inégalité et du droit du surhomme à balayer le commun. « Le Superviseur » se substitue aux autorités, forcément corrompues et laxistes, et pratique la loi du talion. Crumb est un tueur en série particulièrement féroce qui s’apprêtait à torturer puis assassiner cinq adolescentes. Price est un psychopathe prêt à assassiner des centaines de personnes pour faire la démonstration de son intelligence supérieure. Pourtant ce n’est pas eux que Shyamalan condamne, mais la société qui les bride.

Aux Kinepolis Belval et Kirchberg. Tous les horaires sur le site.

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