Mercosur : « Le flou total »

von | 31.01.2025

Au cours d’une conférence de presse, la Centrale paysanne, son service jeunesse ainsi que les Domaines Vinsmoselle ont mis en garde contre les risques de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le « Marché commun du Sud » (le Mercosur), scellé le 6 décembre dernier.

L’accord de libre-échange entre l’UE et les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay et Bolivie), qui doit encore être ratifié pour pouvoir être appliqué, continue de susciter des inquiétudes, d’autant qu’un certain nombre de termes demeurent flous. Les producteur·rices de viande bovine du grand-duché craignent tout particulièrement l’arrivée sur le marché européen de 99.000 tonnes de viande bovine supplémentaires, qui bénéficieront d’un droit de douane réduit (7,5 % contre 40 % actuellement). Au cours d’une conférence de presse organisée ce mercredi 29 janvier, la Centrale paysanne (CPL) a donc vivement dénoncé une ouverture à une concurrence jugée « déloyale », du fait de coûts de production moindres en Amérique latine, en raison de normes de production bien moins exigeantes que celles imposées dans l’UE. « En Europe, nous avons des standards élevés, et toujours plus de normes à appliquer. Les produits importés sont censés respecter ces normes, mais cela concerne surtout des normes sanitaires. Beaucoup d’autres imposées ici ne sont pas prises en compte dans la production de l’autre côté de l’Atlantique, notamment des normes sociales ou en matière de bien-être animal et de climat », pointe Christian Wester, président de la CPL.

« C’est un secteur déjà fragile, dont la viabilité est menacée et sur lequel le moindre impact négatif peut avoir d’importantes conséquences », ajoute Sam Mille, président du service jeunesse de la CPL, qui rappelle la vague d’infections à la fièvre catarrhale ovine, ou maladie de la langue bleue, qui a sévi cet été et a eu pour conséquence la mise en place de restrictions au niveau des exportations. D’après Sam Mille, en 2024, les agriculteur·rices du pays se sont par ailleurs versé en moyenne un salaire mensuel brut de 2.611 euros – « C’est moins que le salaire minimum brut non qualifié », souligne-t-il, appelant à faire en sorte que l’accord ne vienne pas encore dégrader leur situation.

Le seul avantage de ce traité, concède la CPL, consistera en la baisse des taxes d’importation du soja, destiné au fourrage des bêtes. Mais ce point « positif » ne sera en fait qu’un avantage très « marginal », estime Christian Wester, notamment parce que les taxes ne sont à l’heure actuelle que de 4 % et parce que « la production de viande a atteint un plafond en Europe. Il n’y a donc que peu de marge de progression et de fait pas besoin de beaucoup plus d’imports de soja ».

Un milliard d’euros en réserve

Le 21 janvier, la Commission européenne a confirmé préparer « une réserve d’au moins un milliard d’euros » pour soutenir les agriculteur·rices dans le cas jugé « improbable » d’un impact négatif de l’accord de libre-échange pour le secteur agro-alimentaire. Une mesure qui laisse le premier syndicat du secteur agricole luxembourgeois pour le moins sceptique. « Où vont-ils trouver cet argent, sachant qu’il est déjà difficile de remplir les budgets alloués ? Et à partir de quel degré d’impact cette mesure va-t-elle être déclenchée ? Sur quels critères ? À ce jour, il n’y a aucune estimation de l’impact potentiel de cet accord sur les marchés de production locaux. C’est le flou total », commente Christian Wester.

Quid d’un potentiel marché outre-Atlantique pour le Luxembourg ? S’ils restent ouverts à toute éventualité, les producteur·rices luxembourgeois·es ne se font guère d’illusions, à l’instar d’André Melhen, directeur de Domaines Vinsmoselle, premier producteur de vin et crémant luxembourgeois, secteur lui aussi soumis à de strictes normes de production. À l’heure actuelle, il n’y a selon lui probablement pas de réelle opportunité de marché pour le petit pays, et en développer implique de faire d’importants investissements. « En tant que Luxembourg, il faut déjà investir de l’argent pour donner une notoriété à nos produits. Ce qui va impliquer des frais de déplacement pour être présents sur place, de publicité… » Des aides financières existent, confirme André Melhen, mais, vu le faible potentiel, ce n’est pas la priorité du secteur à l’heure actuelle. « Cet accord présente des opportunités pour certains secteurs en Europe, comme l’industrie, mais pas pour d’autres, au contraire. Et le Luxembourg ne pèse pas suffisamment lourd pour se dégager de véritables opportunités. »

« Nous n’allons pas monter à Bruxelles avec nos tracteurs, nous misons sur le dialogue, mais nous souhaitons informer la population et les autorités sur les enjeux de cet accord », conclut la CPL, qui espère être entendue et voir ses intérêts défendus par le gouvernement.

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