Mike Newell
 : Un peu sous l’épluchure


Pas aussi foisonnant et réussi narrativement que le livre dont il s’inspire, « The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society » parvient néanmoins à montrer plus qu’un simple film d’amour pour cinéphiles fleur bleue.

Pour être membre d’un cercle littéraire anglo-normand, il faut parfois faire quelques sacrifices culinaires.

Écrit par l’Américaine Mary Ann Shaffer et terminé par sa nièce Annie Barrows, « The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society » a connu un succès planétaire dès sa publication en 2008. Parmi les ingrédients qui ont fait prendre la sauce, il y a certes l’itinéraire d’une jeune autrice qui découvre ce qu’est le véritable amour grâce à un voyage initiatique sur fond historique d’occupation nazie, mais aussi une forme littéraire, le roman épistolaire, qui permet une narration dynamique et originale. Et puis également un soupçon d’exotisme, car si Guernesey n’est qu’à quelques encablures des côtes françaises, l’île dégage un certain charme britannique sans pourtant faire officiellement partie du Royaume-Uni.

Adapter cet habile tissage de thèmes et de personnages principaux et secondaires pour le grand écran n’était donc pas une sinécure. Mais comment renoncer à un succès quasi annoncé, tant le roman a conquis de lectrices et de lecteurs ? Pour réaliser ce film patrimonial, les producteurs ont d’abord sollicité Kenneth Branagh, puis ont finalement opté pour Mike Newell, vieux routard du cinéma anglais (« Four Weddings and a Funeral », tout de même). Kate Winslet et Rosamund Pike ont été pressenties pour le rôle de Juliet Ashton avant que Lily James ne l’incarne. Bref, tout cela sent le long métrage de producteur mercantile. Et pourtant, le résultat n’est pas le ramassis de clichés mièvres destiné à émouvoir auquel on aurait raisonnablement pu s’attendre.

En effet, même si l’histoire a été grandement simplifiée et de nombreux personnages secondaires gommés, la force du roman transparaît encore à l’image. « The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society » n’est pas juste une bluette amoureuse : c’est aussi l’occasion de découvrir un épisode emblématique de la Seconde Guerre mondiale dans la Manche, l’occupation des îles Anglo-Normandes par les nazis. Qui culmine avec un événement douloureux dont la mémoire est toujours vivace de nos jours, l’évacuation de tous les enfants vers l’Angleterre, quelques jours avant que n’arrive l’envahisseur. Après la fin du conflit, Juliet Ashton, jeune autrice londonienne traumatisée par la perte de ses parents dans un bombardement, comprend peu à peu la résilience étonnante de ces îliennes et îliens. Les secrets qu’elle met au jour lui permettent de trouver le courage nécessaire à vivre sa propre vie, sans plus se soucier immodérément du regard des autres.

On pourrait énumérer les bémols bien sûr – production commerciale revendiquée, accent résolument mis sur l’histoire d’amour au détriment de la grande histoire, jeu caricatural de Lily James, un peu nunuche, ou de Michiel Huisman, éleveur de porcs oui, mais beau gosse mystérieux tout de même… « The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society » est formaté, certes, et ne repousse pas la limite de confort de celles et ceux qui iront le voir, tourte aux épluchures de patates ou pas. Mais on peut s’y laisser prendre, à condition de savoir ce qu’il faut en attendre. Comme si l’on dégustait une bonne gâche (brioche locale) tartinée de beurre sur le quai de Saint-Pierre-Port. Ah oui, c’est vrai : difficile de nos jours de trouver de la gâche à Guernesey. C’est sûrement aussi grâce à cette nostalgie que le film fonctionne. Celle d’un monde où une traversée de la Manche était encore une aventure.

Au Kinepolis Kirchberg. Tous les horaires sur le site.

L’évaluation du woxx : XX


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