Nicolas Bedos
 : Folies germanopratines


Ç’aurait bien pu être un énième nanar dans la série des comédies franchouillardes foireuses qui inondent les écrans ces dernières années. Mais, surprise, « Monsieur et madame Adelman » est un film rafraîchissant et émouvant, malgré quelques longueurs.

Au début, quand tout est encore amour.

Ç’aurait bien pu être un énième nanar dans la série des comédies franchouillardes foireuses qui inondent les écrans ces dernières années. Mais, surprise, « Monsieur et madame Adelman » est un film rafraîchissant et émouvant, malgré quelques longueurs.

Plusieurs avertissements s’imposent avant de nous lancer dans cette critique de « Monsieur et madame Adelman » : si vous n’êtes pas familier du milieu littéraire français, si vous êtes allergique aussi bien au chauvinisme culturel hexagonal qu’à tout ce qui pourrait s’apparenter à la gauche caviar, alors vous feriez mieux de passer votre chemin. Car comment Nicolas Bedos, fils de Guy Bedos, aurait-il pu faire autrement que de mettre ce milieu au centre de son film – aux accents non pas autobiographiques mais qui reflètent tout de même l’atmosphère dans laquelle il a évolué tout au long de sa vie ? Et puis, honnêtement, pour quelqu’un qu’on connaît surtout comme chroniqueur chez Ruquier, ce film est quand même vachement profond.

Chez « Monsieur et madame Adelman », tout commence par la fin : l’enterrement de l’écrivain et membre de l’Académie française Victor Adelman. Après les oraisons funèbres, tenues par Jack Lang en personne qui se caricature à peine, la femme du défunt est abordée par un journaliste qui travaille à la énième autobiographie de son mari. Lassée par ses hôtes de veillée funèbre, elle lui donne sa version des faits. S’ensuit un voyage dans le temps qui raconte un amour fou à une époque où l’amour venait juste de se réinventer – la fin des années 1960. Sarah Adelman raconte les difficultés qu’elle a eues à séduire Victor de Richemont, jeune bourgeois en rupture avec sa famille et avec lui-même. Mais après quelques efforts, qui donnent lieu à des situations plutôt cocasses, elle réussit. Suivent quelques années de bonheur, passe le giscardisme, passe Mitterrand, et leur couple s’enlise. Victor, même s’il a gagné le Goncourt et parcourt la planète entière, enchaînant les conférences, devient de plus en plus frustré. Ses livres en deviennent misogynes, tout comme lui, au point où Sarah le quitte pour un magnat de l’informatique. Juste pour revenir cinq ans plus tard dans ses bras – ils finissent par passer leur vieillesse ensemble.

Tout cela sonne bien banal, mais Bedos – avec l’aide de sa compagne Doria Tillier qui a cosigné le scénario et qui joue le rôle de Sarah dans le film – réussit à caricaturer sans exacerber son propos le milieu de la gauche caviar, qu’il porte en lui. Ainsi, « Monsieur et madame Adelman » est aussi l’histoire d’une certaine France, celle qui se révolte en mai 1968 juste pour mieux se ranger dans les années 1990 et devenir réac dans à partir de 2000. Le film saisit très bien ce glissement des mentalités d’une société idéologisée pour qui Camus et Sartre sont des demi-dieux, et qui passe à la moulinette néolibérale au fil des déceptions. Et puisque Bedos, c’est Bedos, ça ne fonctionne pas sans l’une ou l’autre vanne. Comme quand il s’adresse en père frustré à son fils, qui a un retard mental : « Mais tu sais que tu es con ? T’es con comme la gauche au pouvoir. » Cette réplique à elle seule écrit l’année 1985.

C’est aussi cette cruauté, celle d’un père qui se dit de gauche et ouvert à toutes les différences, mais qui tout de même insulte son propre fils alors que la condition de ce dernier n’est pas sa faute, qui fait la force de « Monsieur et madame Adelman ». Car plus le film avance, plus les craquelures deviennent évidentes. Et Bedos montre ces retours violents sans fard.
Bref, un film pour les amoureux de la littérature, mais pas uniquement.

À l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

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