OPL et Gustavo Gimeno : Stravinsky

Et de cinq ! L’Orchestre philharmonique du Luxembourg, conduit par Gustavo Gimeno, a gravé un nouveau disque pour le label Pentatone, consacré cette fois à Stravinsky. Un album double d’ailleurs, qui regroupe un des tubes de la saison 2016-2017 de l’orchestre et des partitions moins connues, voire miraculeusement retrouvée récemment pour l’une d’entre elles.

Des cinq œuvres de Stravinsky enregistrées dans ce coffret, gageons que « Le sacre du printemps » sera encore dans l’oreille des mélomanes qui suivent l’OPL. En effet, ce ballet – qui avait fait scandale à l’époque de sa création – était en quelque sorte le fil conducteur de la saison 2016-2017, joué plusieurs fois en concert à la Philharmonie et même en tournée. Rien d’étonnant donc que le directeur musical Gustavo Gimeno ait choisi de le mettre en exergue, puisqu’il ouvre le premier disque. L’enregistrement bénéficie du travail approfondi réalisé sur la partition dans la durée, et propose de très beaux timbres et une précision rythmique essentielle dans la musique de Stravinsky.

Plus alléchante, cependant, est la dernière plage de ce premier CD : le « Chant funèbre » composé à l’occasion de la mort de Rimski-Korsakov. Dans cette petite merveille de concision mémorielle, dont Stravinsky disait qu’elle était son œuvre d’harmonie chromatique la plus aboutie avant « L’oiseau de feu », tous les instruments se présentent devant la tombe du compositeur et fin orchestrateur pour lui rendre hommage, comme le rappelle l’intéressant livret.

De la sonnerie funèbre du glas émergent peu à peu les sonneries des vents, des cuivres ; dans une alternance de crescendos et d’arrêts abrupts se poursuivant par des reprises contrastées, Stravinsky rend un hommage particulièrement émouvant à son maître. Le sort de la partition ajoute à l’émotion : perdue après sa première exécution en 1909, elle réapparaît en 2015 dans les archives du conservatoire de Saint-Pétersbourg. Recréée en 2016, elle a depuis été jouée de nombreuses fois. Mais enregistrée une seule, dans un disque sorti au début de l’année, dans une interprétation du Lucerne Festival Orchestra dirigé par Ricardo Chailly. L’OPL en signe par conséquent la deuxième version disponible en CD. Et sans chauvinisme aucun, le tempo plus lent pris par le directeur musical de l’OPL assure une solennité qui convient à cet hommage funéraire. De 12 minutes chez Gimeno à 10 chez Chailly, la différence est significative. Belle surprise donc que ce « Chant funèbre » pour clore le premier CD, et excellent choix.

Pour ouvrir le deuxième CD du coffret, l’orchestre propose « Jeu de cartes », autre ballet interprété récemment à la Philharmonie : on se reportera à l’article publié à cette occasion pour une description de la partition. On retrouve dans l’enregistrement l’élégance de la formation luxembourgeoise déjà entendue en concert, où bois et cuivres notamment rivalisent d’espièglerie et de facétie pour assurer la touche humoristique de cette fantaisie néoclassique.

Vient ensuite le « Concerto en ré », dit « de Bâle », puisqu’il a été composé en 1946 et créé en 1947 pour les vingt ans du Basler Kammerorchester. Bois, cuivres et percussions s’éclipsent pour laisser les cordes de l’OPL se mettre en valeur. En tutti ou par pupitres, dans le style d’un concerto grosso de l’époque baroque, celles-ci saisissent l’occasion de montrer toute la palette de leur expressivité, jonglant avec les nombreux changements de tempo avec une assurance qu’on imagine sérieusement travaillée pour la prise de son. Une pièce exigeante et moins facile d’écoute que « Jeu de cartes », mais qui sait ménager des moments lyriques intenses, notamment dans le deuxième mouvement, malgré un néoclassicisme plus abrupt, teinté de chromatisme et de rythmes quasi obsessifs.

Au programme ensuite, et pour conclure le coffret, le ballet « Agon », situé lui dans la période sérielle de Stravinsky. Créé en 1957, celui-ci consiste en de nombreuses danses très brèves (la chorégraphie était de la danse pure, sans argument littéraire), inspirées de celles en vogue au 17e siècle : on y retrouve bransles, gaillardes ou sarabandes par exemple. Tout l’art de Stravinsky est ici de proposer une écriture sérielle certes, mais qui dans sa maîtrise ne perd pas les auditrices et auditeurs non adeptes du dodécaphonisme. Un tour de force de composition que met parfaitement en valeur l’OPL, distillant par pupitres – le grand effectif orchestral n’est jamais sollicité au complet – d’habiles transitions chromatiques et harmoniques, avec une justesse et une précision qui facilitent vraiment l’écoute. On ne peut que se réjouir de l’enregistrement de cette pièce, qui donne l’occasion à chacune et chacun de montrer sa science instrumentale ; et il y en a, dans cet ensemble cornaqué par un Gustavo Gimeno qu’on sait perfectionniste. Espérons que sa récente nomination à la tête du Toronto Symphony Orchestra lui permettra de continuer dans cette voie musicale et discographique avec l’OPL.

Ce double CD propose en résumé une palette équilibrée d’œuvres du compositeur russe, alternant pièces déjà interprétées en concert et purs enregistrements de studio. C’est encore une fois une belle réussite pour l’OPL et son directeur musical, toujours avec le son de qualité auquel les précédents opus nous ont habitués. De quoi être impatient avant la sortie du prochain CD, qui sera consacré à Debussy – dont, comme « Le sacre du printemps » de Stravinsky en 2016-2017, « La mer » a servi de fil rouge à la saison 2017-2018.

Pour écouter des extraits en ligne et acquérir le CD, qui sortira le 19 octobre : www.pentatonemusic.com/stravinsky-rite-of-spring-funeral-song-jeux-de-cartes-concerto-basel-agon-opl-gimeno

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