Pan Nalin
 : Les raisons de la colère

Bourré d’énergie, « Angry Indian Goddesses » est un film inspiré par la condition paradoxale des femmes en Inde, à la fois divinisées et rabaissées. S’il lance beaucoup de flèches dans pas mal de directions, il fait tout de même mouche grâce à des actrices enthousiastes.

On sait s’amuser dans le premier « buddy movie » féminin produit en Inde.

On sait s’amuser dans le premier « buddy movie » féminin produit en Inde.

Certes, il faut savoir décoder le symbole, qui sera néanmoins expliqué au cours du film. Dès le générique, « Angry Indian Goddesses » annonce la couleur, avec force images de la déesse Kali, menaçante, langue tirée bien bas. Kali, c’est l’avatar féroce de Parvati, l’épouse effacée de Shiva, un des trois dieux suprêmes de l’hindouisme. Une déesse pas commode et souvent destructrice : les sept personnages qui sont présentés sont donc des femmes fortes dans une société indienne qui les préférerait soumises.

Elles sont cheffe d’entreprise, servante, starlette, femme au foyer, chanteuse et activiste. Toutes se rendent chez leur amie Frieda, à Goa, à l’occasion de son prochain mariage. S’ensuit le scénario classique d’un « buddy movie » : célébration de l’amitié, souvenirs, disputes, vieilles rancœurs et nouvelles flammes… Le réalisateur Pan Nalin semble vouloir dans chaque scène pointer l’un des problèmes de l’Inde moderne. Les secrets et les non-dits affleurent, le « carpe diem » assoit sa suprématie cinématographique, et puis tout bascule, même s’il serait indiscret d’en écrire plus.

Il faut savoir gré au cinéaste d’avoir prévu ce basculement dans l’intrigue policière, certes amené par quelques allusions. Il relance ainsi la machine d’un film de copines dont l’intérêt majeur ne serait finalement que le dépaysement. Et encore, un dépaysement tout relatif. Car si l’histoire est ancrée dans la réalité indienne, où les femmes sont des mères adulées mais des épouses ou jeunes filles réfrénées, ses héroïnes sont largement occidentalisées. Dans les campagnes ou petites villes du sous-continent, assassinats d’honneur, viols, dots iniques ou avortements sélectifs sont de mise. Les sept protagonistes d’« Angry Indian Goddesses » sont plus urbaines, séjournent à Goa – où riches Occidentaux et Indiens aisés se côtoient – et sont déjà en pointe sur la question du féminisme. On ne peut s’empêcher de penser au récent « Parched », de Leena Yadav, qui abordait lui aussi le thème de la condition féminine, mais dans un petit village rural et ainsi avec une autre force, une occidentalisation moins formatée pour plaire à un public international.

Le recentrage de la deuxième partie évite donc l’éparpillement d’un catalogue à la Prévert des maux indiens. Peut-être pas suffisant en soi pour faire un bon film… s’il n’y avait les actrices. Et là, quel festival ! Contrairement à la grande majorité des productions de Bollywood, où les rôles féminins sont au mieux des faire-valoir de héros testostéronés, « Angry Indian Goddesses » s’attache à nous montrer des héroïnes bien réelles, à la personnalité complexe et au charme plus profond que l’exhibition du nombril ou d’un haut de sari ajusté au millimètre dans une danse lascive. Elles incarnent parfaitement ces personnages qui savent que le chemin parcouru par la condition féminine en Inde n’est qu’un éternel recommencement, au pays de la réincarnation par excellence. Et elles insufflent une énergie débordante dans leurs excès de colère, d’amour ou de haine qui prennent aux tripes et plongent le spectateur ébahi au cœur de leurs combats. C’est d’abord pour ces actrices attachantes et séduisantes en diable qu’il faut aller voir le film. On ne les oubliera pas de sitôt.

À l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

L’évaluation du woxx : XX


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