Paul Dano : Tu deviendras un homme mon fils

« Wildlife », le premier long métrage de Paul Dano, est un film tout en lenteur et en sensibilité sur le passage à l’âge adulte d’un adolescent de 14 ans. Témoin du délitement de sa famille, il va découvrir les lois implacables de la vie sauvage.

Une tranche de vie, mais aussi un film où l’idée d’émancipation n’explique pas tout. (Photos : outnow.ch)

Jo Brinson, 14 ans, vient de s’installer à Great Falls, Montana, avec ses parents. Sa mère, Jeannette, a quitté un poste d’enseignante à mi-temps pour s’occuper de lui, tandis que son père, Jerry, travaille dans un country club. Mais lorsque ce dernier perd son boulot, tout bascule. Blessé dans son amour-propre, Jerry va s’engager dans une équipe partie combattre les incendies qui ravagent les forêts du nord de l’État, pour un misérable dollar de l’heure. Jeannette, qui ne lui pardonnera jamais cette décision, entame une liaison avec un homme plus riche et plus âgé. En cet automne de l’année 1960, en étant le témoin de la décomposition du couple que formaient ses parents, Jo entre dans l’âge adulte.

« Wildlife » est le premier long métrage réalisé par l’acteur Paul Dano, que l’on a notamment vu en 2007 tenir tête à Daniel Day-Lewis dans « There Will Be Blood ». Le fait qu’il a jusque-là exercé ses talents devant la caméra n’est probablement pas étranger à l’excellente prestation de ses acteurs : Jake Gyllenhaal, vulnérable et taciturne dans le rôle du père paumé, Carey Mulligan, à la fois émouvante et glaçante dans celui de la mère dépassée, et surtout Ed Oxenbould qui, sans en faire trop, incarne magistralement un enfant dont le monde s’écroule.

Si Dano sait diriger ses acteurs, il sait aussi restituer l’atmosphère tout à la fois onirique et mortellement ennuyeuse de l’adolescence dans une petite ville. Le Montana qu’il filme est bien celui des paysages majestueux des Rocky Mountains, mais plus encore celui des « diners » modestes le long des axes secondaires, des All-Stars crottées par les expéditions à l’orée de la ville et des petits pavillons sans âme. Cet univers, si désespérément domestique à première vue, est le théâtre de la vie sauvage promise dans le titre. Jo le découvre progressivement, à mesure que ses parents essaient de renouer avec ce qu’ils étaient, ou rêvaient d’être, avant leur rencontre – c’est-à-dire de parfaits étrangers à ses yeux de fils.

Bien loin de vouloir préserver Joe du naufrage, Jerry et Jeannette semblent au contraire faire de leur mieux pour qu’il n’en rate pas une miette. À ce jeu-là, la mère prend une tête d’avance. « Il y a longtemps que ton père et moi n’avons plus de vie intime. J’estime que tu es en âge de l’entendre », assène-t-elle un soir à son fils. Dans les jours suivants, elle en fait le complice récalcitrant de son idylle avec Warren, qui est bien plus vieux qu’elle, pas particulièrement séduisant, boiteux mais qui a fait deux guerres et réussi dans la vie. C’est sa manière de punir son mari mais aussi d’apprendre une leçon à cet homme en devenir qu’est son fils.

Il a beaucoup été écrit que « Wildlife » était l’histoire de l’émancipation d’une femme. L’interprétation cadre parfaitement avec l’air du temps – il y a 50 ans, on y aurait probablement vu un drame de l’aliénation du prolétariat, mais est-elle fondée ? En réalité le message du film ne cadre pas du tout avec l’idéologie dominante : il lui est même parfaitement opposé. Il ne peut y avoir d’émancipation que si la répartition des rôles entre hommes et femmes est d’ordre culturel. Or le film, tout comme le roman dont il est inspiré, postule qu’on ne devient pas femme (ou homme, d’ailleurs) mais qu’on naît ainsi. La séparation répond aux lois de la nature et gare à ceux qui osent les enfreindre.

Au final, ce n’est pas le chômage de Joe qui détruit la famille, ce sont sa sensibilité, ses scrupules, son inconstance, bref son échec en tant que « mâle ». « Viens m’embrasser mon fils. Il n’y a rien de mal à ce qu’un homme montre ses sentiments », dit Jerry à son fils avant de partir combattre les incendies. La suite du film s’emploie à démontrer le contraire.

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L’évaluation du woxx : XX


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