Photographie : Objectif autofiction

Dans le cadre du Mois européen de la photographie, la Villa Vauban propose la première exposition monographique d’Elina Brotherus au Luxembourg. Des clichés où l’artiste finlandaise se met en scène elle-même – provoquant des réactions contrastées.

« Reflected in a Mirror 1 », de la série « Artist and Her Model »

S’il y a une chose sur laquelle aucun doute n’est permis, c’est bien la constance d’Elina Brotherus au fil du temps. En effet, dans l’exposition qui lui est consacrée à la Villa Vauban, les photographies – choisies parmi les principales séries qu’elle a réalisées ces 20 dernières années – révèlent une manière immédiatement reconnaissable : soin apporté à la lumière, absence de détails qui pourraient détourner l’attention, composition étudiée comme pour un tableau… et inévitable présence de la photographe dans le champ. Car la spécialité de l’artiste, c’est se mettre en scène elle-même. Une façon de se livrer à la lente contemplation de l’écoulement du temps sur son corps et son visage, métaphore évidente de l’impermanence des choses et des êtres.

Parfaitement à l’aise, Elina Brotherus n’hésite pas à ostensiblement faire apparaître le petit déclencheur à pied qui lui permet de prendre ses clichés, relié à l’appareil par un fil non moins ostensible. Ni à se dévêtir complètement devant l’objectif, pour mieux scruter les éventuels stigmates apportés par les années à son corps offert aux regards. Dans ses premières séries, l’autobiographie est sensible. Pour « Suite française » par exemple, chaque objet d’une salle de bains est affublé d’un Post-it où figure son nom en français ; voilà comment l’artiste a appris la langue de Molière ! Autofiction en images donc, mais aussi bonne dose d’auto-ironie : douze ans après, dans une suite à cette série, le Post-it pointe cette fois vers son appendice nasal et contient « Le nez de M. Cheval ».

Au fil du temps, les compositions s’aèrent, se présentent plus comme des toiles capturées par un appareil photo. Si Elina Brotherus s’immortalise d’abord elle-même, elle ne saurait cependant être taxée d’égoïsme, puisque plusieurs séries invitent d’autres personnes dans le plan, qu’elles soient danseuses, danseurs ou bien peintres qui lui tirent le portrait, dans une mise en abyme artistique de facture classique, mais qui rompt avec la monotonie du sujet unique.

Il y a quelque chose de touchant dans cette démarche, en même temps qu’une certaine impression de voyeurisme. Cette femme qui se montre partout, dans des compositions savamment étudiées, n’est-elle pas au fond notre propre reflet ? Pour une exégèse érudite de l’art de Brotherus, on se reportera avec profit aux notices de spécialistes qui figurent dans les ouvrages laissés en libre consultation à la Villa Vauban. Ouvrages qui permettront aussi de compléter la vision de certaines séries, l’espace consacré à l’exposition étant forcément limité.

Oui, la constance d’Elina Brotherus au fil du temps est parfaitement palpable dans cette exposition, et c’est son grand mérite. Toutefois, comme avec l’autofiction en littérature d’ailleurs, on ne peut s’empêcher parfois d’éprouver une petite pointe d’agacement devant cette mise en scène permanente de soi-même. On pourra toujours arguer qu’elle confère à l’universel, mais tout de même : celles et ceux qui aiment l’imaginaire débridé dans l’art risquent une relative déception. En tout cas, toutes et tous s’accorderont là-dessus, le travail de la photographe engendre la réflexion.

À la Villa Vauban, jusqu’au 13 octobre.

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