Politique culturelle : À l’européenne

La politique culturelle n’est certainement pas une priorité pour ces élections cruciales – alors qu’elle fait partie intégrante des idées européennes.

Belle sur une tablette, mais difficile à mettre en œuvre : la politique culturelle européenne. (© Nick Youngson_CC BY-SA 3.0)

Dans la Commission européenne actuelle, qui est le commissaire en charge du portefeuille de la culture ? Question piège dont la réponse en choquera plus d’un-e : il s’agit de Tibor Navracscics. Cet homme politique hongrois né en 1966 est membre du Fidesz, le parti de Viktor Orbán. Il en a été le chef de cabinet en 2003, et même son vice-premier ministre, ministre de l’Administration publique et de la Justice (après un bref tour sur les bancs de l’Assemblée nationale de Hongrie). En 2014, Jean-Claude Juncker fait de lui son commissaire à l’éducation, à la culture, à la jeunesse et à la citoyenneté. Une nomination qui a du mal à passer auprès du Parlement européen, qui lui refuse son poste le 6 octobre 2014. Il faudra attendre quelques semaines avant qu’un vote de confiance du collège des commissaires le mette définitivement en selle. Petit détail : il se voit amputé de la compétence de la citoyenneté, remplacée par celle des sports.

Bref, un des principaux architectes du démontage de la justice et du pillage des médias en Hongrie – ce qui a mené à de longues batailles judiciaires entre Bruxelles et Sofia – se voit confier le poste de responsable de la culture au niveau européen. Pas étonnant que cela ne passait pas comme une lettre à la poste auprès du Parlement, auquel il a pourtant juré que « la liberté et le pluralisme des médias sont d’une importance clé pour la société démocratique. Je regrette que parfois par le passé le gouvernement hongrois, auquel je n’appartiens plus, n’ait pas donné assez d’importance à ce sujet », dans des réponses écrites aux député-e-s européennes, selon un article paru sur Europaforum. Ce seront finalement ses allié-e-s du PPE, dont le Fidesz fait toujours partie, qui feront passer la pilule.

Avec un mandat qui commence ainsi, il n’est pas surprenant de constater que la culture n’a pas vraiment été une des priorités de la commission Juncker. Certes, il y a eu la crise des réfugié-e-s, le Brexit, les États Visegrád à gérer – mais la politique culturelle, si on l’applique comme il faut – et donc pas en produit de luxe, mais en tant que droit culturel et humain – aurait pu apporter des réponses intéressantes à ces crises.

Le Fidesz à la culture

C’est d’autant plus triste lorsqu’on met en perspective le fait que la politique culturelle européenne a été une des idées fondatrices de l’Union. Dès 1977, des premières ébauches se construisent avec un plan d’action culturelle – selon le site Comprendre l’Europe. Lequel mentionne aussi que dès les années 1980, ce projet prend aussi une tournure plus commerciale, avec l’établissement du marché commun de la radiodiffusion (en parallèle avec l’établissement des radios et télévisions privées en France et en Allemagne, comme au Benelux), qui débouchera d’abord sur la directive « Télévision sans frontières » en 1989 et sur celle consacrée aux services de médias audiovisuels en 2007.

Mais c’est par un autre traité, celui de Maastricht en 1992, que l’Union européenne s’octroie ses pouvoirs en matière culturelle. Une matière pourtant difficile, car l’Union ne peut pas se substituer aux particularités culturelles de ses États membres. C’est l’époque des grands débats sur l’exception culturelle, qui deviendra plus tard la diversité culturelle. Le compromis trouvé permet d’un côté de préserver les systèmes nationaux d’aides et de subventions, mais de l’autre de conférer à l’Union européenne un rôle unissant l’épanouissement des cultures diverses à la mise en avant de l’héritage culturel commun. Une solution paradoxale, qui reflète toutes les difficultés de la construction et de l’intégration européenne.

Dans un esprit de subsidiarité, l’Union européenne se charge donc de la promotion de la création dans sa diversité, du développement économique des secteurs de l’industrie créative, mais aussi de la facilitation de l’accès des citoyen-ne-s européen-ne-s à la culture, donc de la garantie de leurs droits culturels selon la déclaration de Fribourg de 2007. De plus, tous les États membres sont aussi signataires de la Convention culturelle européenne créée par le Conseil de l’Europe en 1954.

Flickr/Európa Pont (Szabolcs Dudás)

De cette volonté sont nés des fonds structurels qui ont aidé à revitaliser des sites et des bâtiments ainsi que des programmes d’aide et d’éducation qui depuis 2014, et donc l’avènement de la commission Juncker, sont réunis dans un seul dispositif : « Europe créative », un programme bénéficiant de 1,46 milliard d’euros jusqu’en 2020. Dans ce programme se trouvent aussi les capitales culturelles européennes, dont le Luxembourg est particulièrement friand, mais surtout des « incentives » économiques à destination du secteur audiovisuel européen. Ainsi, le volet culture du programme ne représente que 31 pour cent du budget, 56 pour cent allant au volet média (et donc à l’industrie cinématographique) et 13 pour cent étant investis dans un « instrument financier transversal pour le soutien à l’entrepreneuriat ». En quelque sorte, le budget européen reflète le budget luxembourgeois, où le secteur du cinéma – par le biais du Film Fund – dispose de moyens disproportionnés par rapport aux autres secteurs et échappe en plus au contrôle du ministère de la Culture, en étant chapeauté par le ministère d’État.

Les budgets culturels européens et luxembourgeois se ressemblent

Qu’en est-il maintenant des partis en lice au Luxembourg pour les élections européennes ? La politique culturelle européenne les intéresse-t-elle et fait-elle partie de leurs programmes ? Eh bien, la récolte est plutôt maigrichonne. Le seul parti à évoquer positivement les valeurs culturelles européennes et les principes d’une politique commune est Déi Lénk. Dans son programme pour les européennes, la formation de gauche écrit sous le point évoquant les services publics démocratiques et accessibles qu’il faut « soutenir et valoriser la création et la diffusion culturelles. L’UE doit se doter d’une véritable politique culturelle, qui doit devenir un de ses piliers fondamentaux ». Une initiative louable, mais manquant un peu de background sur les programmes et budgets existants.

Mais on peut toujours faire pire, comme l’ADR. Obsédé comme ses confrères allemands de l’AfD par l’« Europe des nations », le parti populiste a donné une liste des secteurs politiques qu’elle laisserait gérer par une coopération volontaire entre États, si sa conception de l’Europe était réalisée. La politique culturelle en fait partie, tout comme la santé, l’éducation, la jeunesse, le tourisme et la protection civile – rien d’économique, ni de fiscal ou de militaire surtout.

Finalement, les Pirates évoquent aussi la politique culturelle, mais à leur façon : s’ils sont les seuls à évoquer le principe de subsidiarité – sans pourtant le cantonner à la politique culturelle –, ils n’évoquent pas expressément les droits culturels des citoyen-ne-s sur leur business de base, l’internet et les biens communs. Pour eux, toute la discussion autour de la politique culturelle se réduit à une question de droits d’auteur, où leur position est sans surprise contre les créatrices et créateurs et pour une utilisation presque sans limites de toutes les données. Cela dit, le programme qu’on retrouve sur la page des Pirates luxembourgeois est le programme commun du parti européen – le programme spécifiquement luxembourgeois est annoncé, mais pas encore publié.

La politique culturelle européenne est donc pleine d’un potentiel que ni la commission sortante ni les partis luxembourgeois en lice n’exploitent suffisamment. En somme c’est comme toujours : dès que la politique culturelle est évoquée, chacun-e cuisine sa propre petite soupe.


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