Serge Bozon : La banlieue en nous

Avec « Madame Hyde », le réalisateur de « Tip Top », en partie réalisé au Luxembourg, est de retour avec une comédie fantastique sur le chemin de la connaissance.

Mme Géquil (Isabelle Huppert) enseigne la physique dans un lycée de banlieue. Elle ressemble toujours à la stagiaire timide qu’elle devait être le jour de son premier cours – la perspective en moins, car Mme Géquil se trouve en fin de carrière et son bilan d’enseignante est un fiasco. Elle n’est pas à l’aise devant ses élèves, elle crie beaucoup. Pire, elle est chahutée en classe et méprisée par ses collègues. « D’où vient la chaleur ? », demande-t-elle lors d’un exercice. « De mon sexe », lui répond-on. Rires gras.

« Mme Géquil a de graves difficultés pédagogiques », explique le duo infernal des premières de la classe lors d’une réunion. Elles lui reprochent de focaliser son cours uniquement sur la théorie, en laissant de côté les travaux pratiques. L’enseignante de physique, teint pâle et yeux rougis, reconnaît sans hésitation sa phobie. Une erreur pour laquelle elle se fera sermonner ensuite par une collègue dans la cour. Ne jamais céder face aux élèves…

Avec son homme au foyer de mari (José Garcia), elle habite un pavillon en contrebas d’une cité HLM où vivent ses élèves. « Il ne faut pas que ton corps soit tendu par la peur, sinon tu deviens une petite chose rabougrie. Ra-bou-grie », lui chuchote celui-ci avec une bienveillance aussi pénétrante qu’étouffante, tandis qu’elle tente de se libérer de son étreinte pour courir dans le jardin.

Un soir d’orage, Mme Géquil se retire dans son atelier de physique au lycée, où elle se laisse aller à des expériences. Mais une fausse manœuvre fait naître un éclair, elle est foudroyée. Désormais, elle porte le feu en elle. On la voit quitter le lycée Arthur Rimbaud, incandescente. Drôle d’illumination… À partir de ce jour, sa personnalité change et avec elle tout le film, qui prend une allure nettement plus fantastique.

Son regard est désormais attiré par Malek (Adda Senani), l’élève qui dérange le plus son cours, mais souffre également d’un handicap qui l’oblige à se déplacer avec un cadre de marche. S’il se montre d’abord récalcitrant, Malek finira par répondre à la main tendue de son enseignante de physique, qui l’invite dans son atelier. C’est là que Mme Géquil lui apprendra, et à nous spectateurs et spectatrices, comment trouver le chemin le plus court pour aller d’un point à l’autre.

Tout est dit. « Madame Hyde » est un film lumineux (littéralement), poétique et silencieux, très librement inspiré par la célèbre nouvelle de Robert Louis Stevenson et qui finit par prendre une tournure tout aussi mystérieusement déconcertante. Il est même bien plus que cela : un film social sur la France d’aujourd’hui. D’un côté ceux que l’inspecteur de lycée appelle les « petits Arabes », de l’autre le corps enseignant de la République. Mais c’est d’abord un film sur la connaissance qui nous concerne toutes et tous, aussi bien Malek que Mme Géquil/Hyde.

D’ailleurs, sous le regard et dans l’esprit du réalisateur Serge Bozon, pour qui la banlieue est un « terreau de renouvellement », celle-ci, presque métaphoriquement, vient à symboliser l’antichambre de toute connaissance, le « Je sais que je ne sais rien » socratique qui est la première connaissance que l’homme doit atteindre pour apprendre à vraiment connaître.

À l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

L’évaluation du woxx : XXX


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