Série : Que reste-t-il de nos amours ? (9/16) : « Les appareils remplacent la conversation »

Originaire du Monténégro, Muzafer Skrijelj habitait en Bosnie avant de venir au Luxembourg en 1992. Depuis juillet 1995, il travaille à la pizzeria Créole qui est devenue « presque un symbole, un repère pour des personnes de tous les âges ».

Photos : Paulo Jorge Lobo

Ma vie a traversé une phase difficile quand la guerre a éclaté. En 1992, j’ai dû arrêter mes études de mécanique générale et quitter mon pays. C’était assez dramatique. Mes parents sont restés au Monténégro et je suis parti, parce que je ne voulais pas être enrôlé dans l’armée.

J’étais déjà venu au Luxembourg en 1985. Mes parents habitaient alors à Esch-sur-Alzette. Mon père était arrivé en 1971 et ma mère en 1979. En 1988, après la retraite de mon père, ils sont rentrés au Monténégro. La même année, mon frère est venu s’installer au Luxembourg.

Les premiers temps, après mon arrivée, j’ai habité chez lui et sa famille. En fait, j’aurais pu rester, quand je suis venu leur rendre visite. Mais ce n’était ni mon projet ni celui de mes parents.

Pendant un an, j’ai travaillé à la pizzeria Da Ciro, à Bonnevoie. Après la fermeture, j’ai commencé ici, à la pizzeria Créole. Auparavant je n’avais jamais travaillé dans la restauration et ne pensais pas que cela deviendrait mon métier.

Si on ne connaît personne, 
on est perdu

J’ai vécu sans permis de séjour ni de travail pendant 18 mois. Finalement, j’ai reçu l’autorisation de séjour, grâce aux contrats de travail de Ciro et de la famille Mertens, qui m’ont fait confiance. Je garde beaucoup de gratitude notamment envers eux, ils m’ont beaucoup soutenu dans des moments difficiles.

Lorsque l’ambassade de Bosnie a organisé au Grund une école pour les enfants ressortissants de l’ex-Yougoslavie qui étaient en train d’arriver, j’y ai donné des cours d’histoire et de géographie pendant trois ans. Maintenant, des ancien-ne-s élèves viennent manger leur pizza chez-moi.

À l’époque, la gare n’était pas vraiment propre. Quand je rentrais la nuit, parfois ce n’était pas très agréable. Aujourd’hui je trouve que du point de vue du danger, ce quartier n’est pas extrême. Du moins, je n’ai jamais eu de problèmes.

Au début, je ne parlais pas français. Je ne l’avais jamais étudié. Tout de suite, j’ai commencé à lire des journaux et des livres, j’écoutais la radio et regardais la télé, même si je ne comprenais pas tout.

Quand j’ai commencé à travailler ici, j’ai aussi commencé à connaître des gens de tous les niveaux. Des habitant-e-s, des commerçant-e-s… Ça crée un sentiment de sécurité, des amitiés. Si on ne connaît personne, on est perdu. À partir du moment où vous commencez à connaître du monde, vous changez d’avis, parce que l’apparence n’a rien à voir avec le caractère.

La pizzeria Créole est plutôt un snack et la clientèle est donc différente de celle des restaurants classiques. Elle est très variée, de tous les âges et niveaux sociaux. Il y a des adultes qui, enfants, venaient avec leurs parents ou seuls pour demander des bonbons et qui désormais viennent avec leurs propres enfants. Certaines personnes entrent juste pour me dire bonjour.

Ma famille est ici

Avant, parfois on avait de petits accrochages pour un oui ou pour un non. Maintenant les gens communiquent moins. Ils sont souvent au téléphone ou en train d’écrire des messages. Il y en a qui arrivent, commandent et puis s’en vont. Même les couples, chacun est en train de jouer avec son téléphone… C’est la technologie moderne : les appareils remplacent la conversation.

Je fais de mon mieux pour que chaque client-e parte content-e. Parfois il suffit de l’écouter. Si je peux aider avec un conseil, pourquoi pas ?

Pendant des années, une dame luxembourgeoise septuagénaire, qui, je crois, habitait dans un camping, venait tous les deux ou trois jours et restait quelques heures. Elle me disait qu’elle trouvait ce quartier très intéressant. Et ici, elle pouvait « observer les gens, comment ils mangent, comment ils se comportent. Et ça me donne une satisfaction personnelle ». Elle m’avait raconté que jamais elle n’avait mangé un plat chaud, ce qui lui avait coûté beaucoup de réprimandes de ses parents. Et même ici, elle laissait toujours refroidir sa pizza. Elle avait toutes ses dents et disait qu’elle les avait conservées grâce à ça.

Depuis toujours, le personnel de la pizzeria Créole est composé de personnes d’origines très diverses, à l’instar de ce qui existe à l’extérieur, et ça marche bien !

Ces derniers temps, beaucoup de changements se sont produits. Autrefois, il y avait l’hôtel Président, la brasserie EMS, l’hôtel Walsheim, l’hôtel Alfa, les bureaux de triage de la poste étaient à côté et les employé-e-s venaient manger le soir. On apportait le manger à des gens qui habitaient depuis longtemps dans le coin… On était comme une famille. Désormais les rapports ont changé.

À la maison, nous parlons serbo-croate, ce qui permet à mes enfants de communiquer avec leurs grands-parents maternels, qui habitent en Bosnie. C’est important, de connaître la langue familiale et c’est un avantage, notamment dans un pays plurilingue comme le Luxembourg.

Je ne retournerai pas au Monténégro. Ma famille est ici. On s’attache au lieu où l’on est mieux. J’ai 49 ans et j’ai vécu plus d’années au Luxembourg que dans mon pays d’origine. Quelque part, je suis étranger ici et là-bas aussi.

Trois questions à Muzafer Skrijelj

Des regrets ?
Des cinémas. De la verdure.

Votre endroit préféré ?
Quand je sortais à la gare, je venais ici, où je connaissais du monde et avais mes amis.

Un vœu pour le quartier 
de la gare ?
Après les travaux, ce sera mieux, moins compliqué de se déplacer et de trouver un parking.


Le quartier de la gare raconté par ses habitant-e-s

Diversité ? Danger ? Gentrification ? Pluralité ? Tout au long de l’été (et bien au-delà), Paca Rimbau Hernández propose de parcourir l’histoire et la vie du quartier de la gare, à travers les témoignages de personnes qui l’habitent, le bâtissent et parfois le subissent. Déjà en 1999 et en 2000, notre auteure avait tiré le portrait de ce quartier fascinant avec sa série « Que reste-t-il de nos amours ? » (à retrouver dans les archives du woxx) – presque vingt ans plus tard, sa nouvelle série témoigne des mutations urbaines et sociales qui façonnent ce lieu de passage des êtres humains et de leurs histoires. Photos de Paulo Jorge Lobo.


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