Des glaces et un brin de maquillage dans un quotidien souvent trop gris : la Stëmm vun der Strooss a organisé lundi dernier dans ses locaux de Hollerich une journée bien-être et grillades pour ses bénéficiaires, que la pluie n’a pas réussi à gâcher.
Des saucisses, des glaces, des vernis de toutes les couleurs et des paillettes à gogo : ce lundi 7 juillet, l’ambiance était à la fête à la Stëmm vun der Strooss. Et si la pluie était de la partie, elle n’a pas pour autant réussi à gâcher la journée spéciale barbecue et bien-être offerte aux quelque 450 bénéficiaires venu·es déjeuner ce jour-là à Hollerich. « Auchan nous a fait don de plusieurs centaines de saucisses pour l’occasion. Nous nous sommes repliés dans les cuisines à défaut de pouvoir les faire griller à l’extérieur. On s’est adaptés pour que la journée ait tout de même lieu ! », commente Alexandra Oxacelay, la directrice de la Stëmm.
Une vingtaine de bénévoles provenant des entreprises partenaires de la Stëmm sont venu·es animer la journée. À l’instar de Valérie, Virginie et Julie, du cabinet d’avocats A&O Shearman, et de Fatou, de la société d’investissement Fidelity International. Quelques heures durant, elles se sont improvisées esthéticiennes et ont proposé des manucures, des tatouages éphémères et des tresses africaines aux travailleur·euses de la Stëmm ainsi qu’aux différent·es bénéficiaires. Toutes sont déjà engagées dans des associations caritatives dans leur vie personnelle. « Ces personnes nous apportent beaucoup, elles sont dans le partage, elles nous racontent leur histoire », témoigne Virginie. « L’année dernière, lors d’un précédent atelier, j’avais discuté avec un monsieur, pas très loin de la retraite, qui avait tout perdu et n’était plus parvenu à se loger. Mais il avait gardé une joie de vivre exceptionnelle ! Il y avait aussi un jeune homme qui avait choisi une vie de liberté, sans attache. On rencontre vraiment tous types de profils. C’est humainement très enrichissant. »
La Stëmm vun der Strooss fait plusieurs fois dans l’année appel à ses partenaires pour mobiliser des bénévoles, moins par besoin que pour faire découvrir ses activités et, surtout, créer du lien social. « Quelque 250 personnes en réinsertion professionnelle travaillent chez nous, donc, techniquement, nous n’avons pas besoin de bénévoles pour nos événements. Mais c’est l’occasion de renforcer le lien social ainsi que la dignité des bénéficiaires, et de leur permettre d’échanger avec des personnes issues d’autres milieux, ce qu’ils n’ont jamais l’occasion de faire autrement », explique Bob Ritz, chargé de communication.
Augmentation significative des bénéficiaires
Des sans-abri, des chômeur·euses, des bénéficiaires du revenu minimum garanti, des ex-détenu·es, des demandeur·euses d’asile, des immigré·es et des personnes atteintes de troubles psychiques ou dépendantes de la drogue, de l’alcool et des médicaments constituent la clientèle de la Stëmm. Laila, 35 ans, les cheveux tout juste tressés et du fard sur les yeux, arbore un petit tatouage éphémère pailleté sur la joue droite. Son petit garçon de huit mois a lui un éléphant et des cœurs dessinés sur les pommettes. « Ça fait du bien, on n’a pas souvent l’occasion de prendre soin de nous… J’ai déjà à peine le temps de prendre une douche avec le petit ! Et quand on est à la rue, on a d’autres priorités… », confie la jeune femme, avant de glisser : « Je viens manger ici quand les fins de mois sont trop difficiles. Et aussi parce que je fais des travaux d’intérêt général. Sinon, c’est retour à la case prison ! » Si Laila vit aujourd’hui dans un appartement grâce à la Stëmm, elle explique sans fard être une ancienne toxicomane. « J’étais accro et, pour me fournir, j’ai fait des trucs qui m’ont conduite en prison. Je ne voulais pas faire le trottoir. Mais il y a maintenant presque deux ans, quand j’ai appris que j’étais enceinte, j’ai décidé de tout arrêter. J’ai demandé de l’aide et j’ai commencé à suivre une thérapie – que je suis toujours. On m’avait déjà retiré mes deux premiers enfants, je ne voulais pas reproduire la situation. »
Tou·tes ici ne sont pas aussi loquaces que Laila. Ou Yvonne, originaire de Guinée-Bissau, passée par l’Espagne et le Portugal avant d’arriver au Luxembourg il y a quelques mois. Cette dernière, tout sourire, se montre extatique à l’idée de pouvoir profiter de cette parenthèse de répit avant de retrouver la rue. Diche, un jeune Marocain de 24 ans, affable mais plus réservé, vit pour sa part au grand-duché depuis un mois à peine. « J’arrive de Belgique. Mais je galère depuis quatre ans, faute de papiers. Ici, le repas est à cinquante centimes et c’est toujours bon ! », explique-t-il, avant d’aller utiliser son bon pour une glace. Un certain nombre évitent tout contact, fuyant les grandes tablées et préférant s’isoler avec leur assiette. Les enquêtes montrent toutes la prévalence de la souffrance psychique et le repli sur soi chez les personnes en situation de précarité.
Les bénéficiaires de la Stëmm, dont la moyenne d’âge se situe à 43 ans, sont à près de 80 % des hommes. « Pour venir ici, il n’y a que trois règles à respecter : pas de violence, pas de consommation de drogue ou d’alcool, et pas de deal », indique Alexandra Oxacelay. En 2024, la Stëmm vun der Strooss a servi 243.619 repas dans ses locaux d’Esch-sur-Alzette, de Hollerich, d’Ettelbruck, au Saxophone et dans les ateliers thérapeutiques, soit environ 45.000 de plus qu’en 2023. Ces repas ont été distribués à 14.925 personnes différentes. « C’est 34 % de plus que l’année précédente, c’est beaucoup trop ! », alerte la directrice, qui s’attend encore à une augmentation significative du nombre de bénéficiaires en 2025, du fait des guerres et, bien sûr, du manque de logements et du coût de ceux-ci au Luxembourg. L’an passé, les nationalités portugaise et luxembourgeoise étaient encore les plus représentées parmi les bénéficiaires. Mais depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, de plus en plus d’Ukrainien·nes viennent gonfler les rangs – ces réfugié·es ont représenté environ 7 % des bénéficiaires de la Stëmm en 2024.
L’été apporte aussi son lot d’ennuis
Comme nous l’avions souligné dans un précédent numéro (woxx 1840), l’été, tout comme l’hiver, représente une période à haut risque pour les personnes en situation de précarité, a fortiori pour celles qui vivent à la rue : risques de déshydratation, d’insolation, de brûlures… Faute d’un plan canicule national à destination des personnes précaires, comme le réclament diverses associations caritatives, la Stëmm a développé un plan « en interne » pour parer à ce phénomène qui risque d’être de plus en plus récurrent avec le changement climatique. « Nous avons adapté et complété les recommandations du ministère de la Santé », explique la directrice, Alexandra Oxacelay. Dès que les températures dépassent un certain seuil (35 degrés), comme ce fut le cas la semaine passée et comme cela risque de l’être la semaine à venir, la Stëmm aménage les horaires de travail, de sorte que celleux en parcours d’insertion professionnelle puissent commencer plus tôt, jusqu’à stopper les activités si nécessaire. Les pauses sont multipliées et les tâches les plus physiques, allégées. « Les repas chauds sont autant que possible remplacés par des repas froids, pour éviter de surchauffer les cuisines. Nous distribuons également massivement de l’eau et sensibilisons les personnes aux risques d’insolation, etc. », ajoute-t-elle. La directrice de la Stëmm dénonce un manque de volonté politique vis-à-vis de ce problème, dans un pays qui dispose d’importants moyens financiers. Remettre en circulation des brochures indiquant les différents points d’eau, comme ce fut le cas par le passé dans la capitale, installer des climatiseurs dans les locaux où se retrouvent les personnes précarisées et, surtout, mettre en place dans tout le pays des structures dans lesquelles celles contraintes de vivre à la rue puissent se retirer en cas de besoin sont quelques-unes des solutions qui devraient être envisagées, estime Alexandra Oxacelay. « Obliger des gens souvent déjà affaiblis à passer du temps dans des lieux surchauffés ou à aller chercher de l’ombre dans l’entrée des résidences et des parkings, c’est les mettre en danger. Il ne faut plus seulement des mots, il faut des actes désormais ! »



