Tarik Saleh : À ripou, ripou et demi


Habilement situé juste avant la chute d’Hosni Moubarak, « The Nile Hilton Incident » reprend les codes du film noir pour dépeindre un régime vacillant mais au pouvoir de nuisance intact. Un grand polar.

Toujours en mouvement et souvent la clope au bec, Fares Fares est de tous les plans et crève l’écran.

En plus de son métier d’inspecteur de police, le commandant Noureddine arrondit ses fins de mois en prenant part à de menus trafics organisés par son chef, qui se trouve être aussi son oncle. Pas plus corrompu qu’un autre, mais pas moins, en somme. La preuve, c’est qu’il lui faudra également soudoyer des collègues. Seulement, sous ce cynisme arriviste se cachent tout de même des valeurs morales qu’il a de plus en plus de mal à réprimer. Alors, quand une jeune chanteuse est assassinée au Nile Hilton du Caire, il refuse de se cabrer et de classer comme suicide ce meurtre qu’il pressent politique. C’est le début d’un engrenage au parfum capiteux de film noir, femme fatale incluse.

Avec « The Nile Hilton Incident », le réalisateur suédois Tarik Saleh – également auteur du scénario – s’inspire d’un fait divers survenu à Dubaï, mais dont les protagonistes étaient effectivement égyptiens. En replaçant l’action au Caire, il donne une intensité au film que les rues proprettes de la métropole émiratie n’auraient pas pu offrir : Noureddine erre à la façon d’un Philip Marlowe dans des ruelles surpeuplées aux trottoirs éventrés, un creuset où pointe déjà la révolution égyptienne qui culminera avec les manifestations de la place Tahrir. Le tour de force est d’autant plus appréciable que les plans du Caire, un personnage à part entière, ont été tournés… au Maroc. En contraste absolu avec l’univers cosy, aux salons douillets et aux golfs bien arrosés, où évolue le principal suspect, magnat de l’immobilier et député d’un pouvoir lui aussi corrompu.

Car ce qui fascine dans le film, c’est la gradation dans la corruption. Au fond, Noureddine n’est qu’un petit ripou, à la base d’une pyramide dont le sommet joue dans une autre cour, celle des milliards détournés et de l’utilisation abusive des faibles. Sa prise de conscience passera par un coup de foudre pour la mauvaise femme et la rencontre avec une immigrée soudanaise menacée de mort pour avoir vu le meurtrier du Hilton. Au cordeau, le scénario détaille chaque personnage sans jamais se perdre en circonlocutions inutiles. L’efficacité est reine, comme il convient à un bon polar.

Il y a bien quelques vacillements de caméra intempestifs et quelques zooms agaçants dans la réalisation teintée d’urgence de Tarik Saleh, mais dans l’ensemble les séquences sont poisseuses à souhait, privilégiant les gros plans sur les visages. Parmi ceux-ci, Fares Fares, formidable, incarne Noureddine avec un charisme de grand dadais qui traîne son mal de vivre jusqu’à rencontrer enfin une cause à défendre. L’acteur suédois trouve là un rôle à la mesure de son talent, et bien plus contrasté que celui de l’inspecteur Assad du « Département V » danois.

Et puis il y a la révolution égyptienne qui s’invite dans ce mélange déjà détonant de corruption, sexe et politique. Elle reflète la révolution intérieure de Noureddine, en quelque sorte. Peu à peu, plan après plan, le peuple se regroupe, s’amasse, s’exprime, jusqu’à atteindre le paroxysme des manifestations. Celles-ci se combinent avec la reconstitution complète du puzzle par un Noureddine médusé, tout comme le spectateur. Et tout comme la révolution égyptienne n’a pas accouché d’un régime véritablement démocratique, le film préfère rester ambigu dans sa conclusion. Pas de manichéisme et pas de concession, voilà de quoi rendre « The Nile Hilton Incident » encore plus sympathique.

À l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

L’évaluation du woxx : XXX


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