Terence Davies
 : Saupoudrages de crépuscule

Pas facile d’adapter pour le grand écran un monument de la littérature écossaise. Terence Davies s’y essaie dans la coproduction anglo-luxembourgeoise « Sunset Song », avec des hauts et des bas.

1363kinoLa trilogie « A Scots Quair » de Lewis Grassic Gibbon, qui raconte la vie de la fougueuse et indépendante Chris Guthrie, fait partie des piliers de la littérature écossaise. Dans son premier tome, « Sunset Song », on y découvre Chris adolescente, dans une Écosse qui, juste avant la Première Guerre mondiale, n’est pas encore entrée de plain-pied dans la modernité. Au fil des années, les valeurs traditionnelles du patriarcat et de la religion vont se déliter pour céder le pas à la mécanisation de l’agriculture ainsi qu’à l’irrésistible montée vers les deux guerres mondiales.

C’est dans ce tourbillon que la jeune Chris, à l’intelligence vive et destinée à devenir institutrice, va devoir affronter l’adversité. La perte de sa mère, qui se suicide après une sixième grossesse non désirée, la condamne à exploiter la ferme familiale seule avec son père : en effet, celui-ci méprise le frère de Chris qui choisit d’aller travailler à Aberdeen. La jeune femme, qui ne manque pas de courage, va gérer seule la ferme après la mort de son père, puis trouver un époux avec qui la vie commune sera un bonheur jusqu’au jour où, blessé par les accusations de lâcheté, celui-ci décidera de s’enrôler dans l’armée au début de la Grande Guerre.

Le roman de Lewis Grassic Gibbon traite du tiraillement que ressent Chris entre une nature nourricière qu’elle idéalise et l’attirance qu’elle a pour les sirènes de la vie moderne. Le réalisateur Terence Davies, magnifiquement servi par la photographie de Michael McDonough, illustre ce déchirement dès la scène d’ouverture, dans laquelle la jeune femme émerge des épis de blé mûr comme d’une matrice originelle qu’elle aura bien du mal à quitter. S’il est une chose qu’on ne peut reprocher à « Sunset Song », c’est la qualité de ses images, qui évoquent quelquefois la beauté de « Days of Heaven », lorsque Terrence Malick ne faisait pas encore dans l’ésotérique. Ces paysages écossais magnifiques apportent une note proprement hypnotique, grâce à un rythme détendu qui favorise la contemplation. On vit littéralement la passion de Chris pour ses collines et lochs natals, d’autant que l’actrice Agyness Deyn est époustouflante.

Mais cette entrée dans la modernité devient bien plus complexe lorsqu’elle tisse ses liens avec la grande histoire et commence à évoquer l’abandon d’un mode de vie séculaire. Même en deux heures et quinze minutes de projection, le temps manque pour faire plus qu’effleurer la totalité des thèmes abordés, de l’émancipation des femmes à la fièvre socialiste en passant par le désarroi d’un monde paysan qui se voit sacrifié sur l’autel du progrès industriel de masse. Peut-être aurait-il fallu choisir. Terence Davies ne l’a pas fait, et suggère donc par petites saynètes, souvent entrecoupées de panoramiques et de fondus enchaînés qui en deviennent maniérés, pour faire avancer le film sans perdre une seule miette des aventures de son héroïne.

Ce faisant, le cinéaste brise l’équilibre fragile entre grande et petite histoire qui fait l’intérêt du récit. Si les séquences deviennent enfin plus longues lorsque la guerre éclate, reste cependant l’impression d’avoir assisté à un saupoudrage à l’assise bien précaire. Dommage, car, à l’instar d’Agyness Deyn évoquée plus haut, les acteurs s’en tirent haut la main. « Sunset Song » est donc un produit léché, aux images somptueuses, qui procure un plaisir certain par moments et plante quelques graines d’une réflexion sur la modernité. Pas si mal, certes, mais pas aussi puissant qu’une sonnerie de cornemuse au coucher du soleil.

À l’Utopia.

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