Théâtre : Jeux cruels

Étonnants parallèles que ceux que l’on découvre entre « Hosanna » et « Chien-chien », deux pièces à l’affiche en ce moment au Centaure et au TOL.

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Deux hommes s’affrontent dans « Hosanna »… (Photo : Bohumil Kostohryz)

Si la vitalité de la création théâtrale était à démontrer dans la capitale, ce mois de mai en donnerait une preuve décisive. Dans un vivier de spectateurs plutôt limité et avec des moyens qu’on ne peut comparer avec ceux des institutions publiques, le Centaure et le TOL proposent deux productions enthousiasmantes dont les points communs sont nombreux, comme si cette fin de saison entrait en résonance.

Am Dierfgen tout d’abord, au Centaure, Jérôme Konen met en scène sa version d’« Hosanna », une pièce du Québécois Michel Tremblay, monument de la littérature de la Belle Province dont les « Chroniques du Plateau Mont-Royal » ont assuré la célébrité bien au-delà du fleuve Saint-Laurent. Il fait appel à deux briscards de la scène luxembourgeoise, Denis Jousselin et Serge Wolf, pour servir cette histoire où Claude Lemieux, coiffeur de jour qui devient Hosanna dès le coucher du soleil, règle en une longue nuit ses comptes et brise les non-dits avec son compagnon Raymond Bolduc, surnommé Cuirette. L’élément déclencheur ? Une soirée mystérieuse dont les deux hommes reviennent, où Hosanna avait décidé de se déguiser en Cléopâtre par admiration pour Elizabeth Taylor. Une soirée qui bouscule une relation où il était apparemment bien établi que Raymond était le dur et Claude l’efféminé.

Route de Thionville, au TOL, Marion Poppenborg est à la baguette pour diriger « Chien-chien », une pièce de Fabrice Roger-Lacan. Ici aussi, deux personnages incarnés par des habituées des plateaux du grand-duché, en l’occurrence Véronique Fauconnet et Colette Kieffer. Le dramaturge français écrit un autre beau duel, de femmes cette fois. Le mari de Léda travaille pour celui de Linda ; les deux couples doivent se retrouver pour un de ces week-ends sociaux à la mode entre patrons et employés. En attendant l’avion à bord duquel leurs maris doivent les rejoindre, les deux femmes font connaissance. On découvre qu’elles sont liées par un secret d’enfance, même si Léda n’a pas reconnu celle qui a été son souffre-douleur à l’époque et qui a maintenant épousé le patron de son mari.

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… et deux femmes dans « Chien-chien ». (Photo : ricardo Vaz Palma)

Dans les deux pièces, donc, c’est une situation d’humiliation qui déclenche l’amorce d’une vengeance par renversement des rôles. Si « Hosanna » évoque un événement datant de quelques heures et « Chien-chien » l’enfance de deux femmes qui s’étaient perdues de vue, c’est bien dans un événement passé que l’affrontement prend ses racines. Celui-ci devient prétexte à remettre en question une relation présente ou passée qui s’appuie sur la domination. Avec, évidemment, un renversement de la position dominant-dominé en ligne de mire, position qui fluctue au fil des dialogues et se modifie plusieurs fois avant la conclusion. Dans les deux pièces, les répliques fusent, les souvenirs se pressent, les confessions affleurent puis se font reproches. Dans les deux pièces, un rythme effréné accroche le spectateur à son siège, peu de respirations, même si « Hosanna » brise à un moment par un monologue ce cycle infernal que « Chien-chien » maintient jusqu’au bout.

Il serait banal d’écrire que ces deux duels sont admirablement servis par les comédiens : parce qu’ils sont déjà si présents sur la scène théâtrale locale, on connaît leur valeur. Encore faut-il qu’ils soient bien dirigés, ce qui est le cas. Dès lors, comment le spectateur devrait-il choisir ? La réponse est simple : pour les passionnés de théâtre, aller voir « Hosanna » et « Chien-chien » sera une expérience de mise en abyme particulièrement attrayante. S’il faut vraiment choisir, ce sera alors entre l’exubérance et l’humour vache d’une pièce québécoise des années 1970 et l’intimisme psychologique plus froid et plus contemporain du petit-fils de Jacques Lacan. Qu’en vérité ce choix s’annonce cornélien.

« Hosanna », les 22 et 23 mai et le 6 juin à 20 heures, les 4 et 7 juin à 18h30 au Théâtre du Centaure.
« Chien-chien », les 22, 28, 29 et 30 mai ainsi que les 2, 3, 5 et 6 juin à 20h30 au Théâtre ouvert Luxembourg.

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