Tran Anh Hung : Un p’tit tour et ça r’commence


Après des débuts remarqués qui l’ont vu notamment tourner trois films au Vietnam, son pays d’origine, le cinéaste Tran Anh Hung se frotte au genre de la grande fresque bourgeoise avec « Éternité ». Et s’y pique.

Trois superbes actrices pour un beau film… au sens esthétique du terme.

Trois superbes actrices pour un beau film… au sens esthétique du terme.

À l’époque, c’est un choc. En 1993, « L’odeur de la papaye verte » matérialise pour toute une génération de cinéphiles le Vietnam sur la carte des pays du septième art, et fait éclater avec lui le talent d’un jeune réalisateur franco-vietnamien de 31 ans, Tran Anh Hung. S’ensuivront deux autres longs métrages « vietnamiens » : « Cyclo » en 1995 et « À la verticale de l’été » en 2000. Après un film américain et un film japonais (adaptation d’un roman de Murakami), voici donc le cinéaste désormais cinquantenaire dans un univers complètement différent, la grande bourgeoisie française du début du 20e siècle.

« Éternité » s’attache à raconter une histoire longue de plusieurs générations à travers les yeux de trois femmes fortes. D’abord Valentine, jouée par Audrey Tautou qui, après plusieurs grossesses, la perte d’un enfant et celle de son mari, comprend que son existence sera longue et ponctuée de deuils. On découvre également sa belle-fille Mathilde (Mélanie Laurent) ainsi que Gabrielle (Bérénice Bejo), l’amie de celle-ci. Elles aussi auront à affronter les peines, à éclater de joie, à se tordre de douleur ou à couler une existence paisible entre ces péripéties au gré des mariages, baptêmes, maladies et pertes d’êtres chers.

Sur le papier, le sujet était séduisant : avec cette large fresque qui s’étend sur des décennies, des actrices de qualité et des acteurs moins présents certes mais néanmoins talentueux (notamment l’excellent Jérémie Renier), on ne s’attendait peut-être pas à « The Magnificent Ambersons » d’Orson Welles, summum du genre, mais enfin on pouvait imaginer le souffle du vent de l’histoire faire un peu vibrer l’écran. D’autant que Tran Anh Hung filme avec une précision horlogère. Le maquillage et les effets destinés à rajeunir ou vieillir les personnages, le cadre toujours nettement découpé, la fluidité des mouvements de caméra, la photographie lumineuse, la nature luxuriante qu’il caresse comme dans ses premiers films… tout, absolument tout est parfait. Et que dire de ces plans finement ciselés où l’objectif s’attarde sur les multiples reflets d’un personnage dans des miroirs ? Pas si loin, Welles, finalement…

Seulement voilà : à force de vouloir dompter le temps, le cinéaste finit par ennuyer. Est-ce dû à une adaptation ratée du livre « L’élégance des veuves » d’Alice Ferney, qui a inspiré le scénario ? Toujours est-il que la réalisation tombe assez vite dans la répétition : une des protagonistes vit une vie oisive et confortable, mais elle est soudain frappée par un deuil, ou connaît la joie de mettre au monde, de baptiser ou de marier un enfant ; le spectateur est gratifié d’un flash-back, puis on commence une nouvelle séquence similaire. Le tout agrémenté de notes de piano en forme de best of des élèves du conservatoire. On veut bien croire que le propos est de montrer l’éternelle ronde des générations, mais point trop n’en faut tout de même.

« Éternité » contient pourtant des scènes magiques. La présentation de Mélanie Laurent au son de la première « Arabesque » de Debussy, dont les images reviennent vers la fin sur le « Requiem » de Fauré est ravissante, et la scène (sans musique, ouf) où Bérénice Bejo accepte son futur mari après une rencontre arrangée est un exemple de comment dire beaucoup en peu de plans et de mots. Mais dans ces grandes maisons et appartements bourgeois se perdent à la fois la profondeur des personnages et le spectateur. Le film est beau, très beau. D’une beauté glacée cependant, où manque la chaleur de l’identification.

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