Roman Polanski frappe fort avec sa vision crue de l’holocauste dans „The Pianist“, le film qui a reçu la Palme d’Or à Cannes.
*Le solo du pianiste
Tandis que les premières bombes annoncent l’invasion de Varsovie par l’armée hitlérienne, un jeune pianiste continue obstinément à jouer le „Nocturne“ de Chopin dans la station de radio et refuse de suivre les gens qui se pressent à quitter l’immeuble. En vain, puisque la beauté des airs du piano est brutalement ensevelie sous le bruit des détonations. L’émetteur étant détruit, Wladyslaw Szpilman est forcé d’interrompre son travail. Ce ne sera que six ans plus tard qu’il pourra reprendre son métier de musicien à la même station de radio. Entre-temps il devient témoin des actes terribles et imprévisibles de l’occupant nazi: la vie des Polonais-Juifs devient le jouet préféré des nazis. Un geste ou une parole de trop peut signifier la mort, qui frappe de façon aléatoire et avec la rapidité de l’éclair.
Szpilman voit ses parents, frères et soeurs monter dans les wagons du train de la mort, tandis qu’il est sauvé au dernier moment. Pendant que les trains vers Treblinka se remplissent et que le ghetto se vide, la caméra suit de près les pas du pianiste dans son solo de survie, un rôle interprété à merveille par le jeune acteur américain Adrien Brody („Bread and Roses“). Szpilman reste soumis à la bonne volonté de Polonais qui le cachent dans des endroits secrets. Il est contraint au silence et à la solitude. Il ne peut répéter des airs de musique que dans sa tête. A chaque seconde il doit rester sur ses gardes, toute rencontre avec un être humain pourrait signifier sa mort. Rien n’est plus sûr. Proche de la folie, malade et affamé, ses actes deviennent de plus en plus mécaniques: trouver un reste de nourriture même pourri, fuir d’un endroit à l’autre, dormir dans des trous froids et humides, risquer la découverte, fuir les lance-flammes de l’exterminateur qui purgent le ghetto et les alentours. Et le pianiste reste notre observateur solitaire des horreurs qui l’entourent.
Polanski montre ici qu’il arrive encore à être le réalisateur génial qu’il fut avec „Tess“, „Rosemary’s Baby“ ou „Chinatown“. En tant que Polonais-Juif il partage l’épreuve de Szpilman: Polanski a survécu les horreurs nazies dans le ghetto de Cracovie, tandis que sa mère était assassinée dans un camp de concentration. Faire un film sur l’holocauste lui a toujours été un projet cher. Il a pourtant refusé l’offre de réaliser „Schindlerºs List“, qui se jouait en partie à Cracovie. Il a préféré montrer sa vue de l’enfer nazi avec un peu plus de recul personnel, en partant de l’autobiographie de Wladyslaw Szpilman.
Détails authentiques
Polanski reste un homme du détail. Il a fait reconstruire le ghetto dans les studios de Babelsberg à Berlin et a préféré engager bon nombre d’acteurs non-professionnels pour donner au film un aspect plus rude. C’est dans les détails qu’il fait couler ses propres expériences: une phrase entendue, un geste observé jadis ou un décor de ses souvenirs, nourrissent l’authenticité de son oeuvre. Il présente le sujet de façon sobre, sans adoucisseurs cinoches, sans pathos. Polanski aime utiliser les teints: baigner en brun une scène de famille au début du film quand la terreur commence à s’infiltrer, déteindre les extérieurs ou opter pour des couleurs froides jusqu’à présenter, vers la fin, les ruines grisâtres du ghetto: un monde presque surréaliste, fumant, dépourvu de vie – à l’exception du pianiste, qui cherche une nouvelle cachette dans les ruines et tombe dans les mains de l’ennemi.
Et c’est là que Polanski nous présente une des scènes les plus fortes du film, aussi au point de vue réalisation: la rencontre du pianiste juif et de l’officier allemand qui, las de la guerre, se laisse emporter par la performance musicale de Szpilman sur un piano délaissé. Le réalisateur a ôté tout le superflu de la scène, raconte plus par le silence, parle à travers les actes, les gestes et les regards, pour clôturer le film sur un ton optimiste. Un chef d’oeuvre à voir absolument!
Sylvie Bonne
Pour les amateurs de livres :
„Le Pianiste – L’extraordinaire destin d’un musicien juif dans le ghetto de Varsovie, 1939-1945“ de Wladyslaw Szpilman. Ed. Robert Laffont.