CINEMA: Lost in Russia

Deux artistes et l’homme le plus fort du monde: Pour leur premier film Boris Kremer et Antoine Prum ont suivi Georges Christen en Russie.

Qui est le plus fort? Georges Christen se prépare pour une nouvelle entrée dans le Livre des Records.

Manoeuvre risquée que d’appeler son film „Tour de Force“ – un mauvais jeu de mot est sur le bout de la langue. Mais le tour de force semble plutôt avoir précédé la sortie du film des deux artistes Boris Kremer et Antoine Prum. Comme le producteur Paul Thiltges l’a souligné lors de l’avant-première jeudi dernier, le financement du projet a pris des allures de véritable parcours du combattant. Dans un premier temps, le Fonds de soutien à la production audiovisuelle n’aurait pas été très chaud pour soutenir ce premier effort de deux jeunes gens venant plutôt du domaine des arts plastiques. Finalement c’est grâce au soutien du Fonds, du Ministère des Affaires culturelles et du Musée d’Art moderne (Mudam) que le coup d’envoi a pu être donné.

Dans son discours, Thiltges a énuméré toutes les embûches qui ont semé le chemin en insistant sur le fait que, puisqu’il avait été si difficile à faire, le film mérite l’indulgence du public. A chaque présentation d’un film luxembourgeois, c’est un peu le même propos: „Nous avons fait des efforts, donc ne nous cassez pas tout de suite.“ Et pourtant „Tour de Force“ n’a aucunement besoin de ces mises en garde. La polémique et les affrontements entre critiques et créateurs qui prennent actuellement des dimensions presque ridicules risquent d’écraser sous leur
poids un film insolite et souvent passionnant.

Certes, ceux et celles qui s’attendent à un exercice artistique classique risquent d’être déçu-e-s. Le produit final est un documentaire, mi-„Strip-tease“ mi-film-d’amateur, sans commentaires explicatifs et sans recherche esthétique particulière. Toute tentative de composition aurait d’ailleurs nui au propos. Les images floues, granuleuses, les plans approximatifs et les coupes presque maladroites collent bien au décor: des salles de sports légèrement glauques, des chambres d’hôtel tristounettes, des clubs peu glamoureux où des danseuses en costumes fluo se meuvent sur des tubes des années 80. Il y a des longueurs indéniables – on a plus d’une fois une folle envie de crier au fast forward – mais même ce choix se justifie: la lassitude qui envahit la salle illustre les temps morts qui sont le propre d’une telle tournée où il faut par tous les moyens essayer de s’occuper entre les spectacles.

Antoine Prum et Boris Kremer avaient orchestré ce tour de Georges Christen à travers la Russie dans le seul but de pouvoir en tirer ce film. Du coup, la distinction entre réalité et fiction devient difficile à faire. Ont-ils spécialement recherché les personnages insolites qui peuplent le film ou est-ce que l’hasard a bien fait les choses? „Tour de Force“ est plus que surréaliste: à certains moments, on se demande si Christen est bien en Russie ou s’il n’a pas été propulsé par erreur sur une planète lointaine lors de sa visite du musée des cosmonautes à Moscou.

Voilà la seule chose qu’on pourrait reprocher au documentaire. Il est en effet très drôle, mais on a plus souvent l’impression de rire des gens que de rire avec eux. Contrairement à ce qu’il en était pour „Life is sweet“ de la réalisatrice luxembourgeoise Anne Schiltz, qui a suivi un peu la même démarche, même si c’était dans un but anthropologique, il est ici impossible de s’attacher aux personnages hauts en couleur. „Tour de force“ prend ainsi des dimensions presque tragiques, puisque les gens sont présentés à l’écran dans toute leur vulnérabilité. La
„freak show“ défile sans pitié, au point que cela en devient douloureux. C’était peut-être la volonté de Kremer et Prum, mais on ne peut s’empêcher de se sentir mal à l’aise devant la salle qui s’esclaffe. En tout cas, on est loin du regard attendri et parfois trop nostalgique qu’Andy Bausch porte sur les personnes dont il choisit de brosser le portrait dans ses documentaires.

„Tour de force“ n’est finalement ni un film sur Georges Christen – d’ailleurs presque éclipsé par son traducteur Andreï Volfson – ni sur la Russie. C’est un objet artistique dans le sens où il présente une certaine vision du monde et de la société – un grand cirque où chacun-e serait un peu phénomène de foire.

Reste à se demander si ce documentaire a sa place dans les salles de cinéma. C’est vrai que l’image ne sort pas très bien sur grand écran, mais le but pour les producteurs était avant tout d’attirer l’attention du public sur cet objet cinématographique non identifié. Pari réussi.

A l’Utopia.


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