RADU MIHAILEANU: Entre conte et chronique historique

Avec „Va, vis et deviens“ Radu Mihaileanu signe une plongée captivante dans la société israélienne des années 80 et 90.

Soudan, 1984. Alors que la sécheresse et la famine s’abattent implacablement sur l’Ethiopie, le Mossad, aidé par les Etats-Unis fait transiter des Juifs Ethiopiens vers le Soudan d’où un pont aérien s’organise entre Khartoum et Jérusalem. L’opération Moïse sauvera la vie de 8.000 Juifs Ethiopiens, 4.000 autres mouront de faim, d’épuisement ou d’agression.

Appelés „Falashas“, les rares Juifs noirs perdus dans l’immensité africaine, descendent, selon la légende, du roi Ménélik, fils du roi Salomon et de la reine de Sabbat. Bien qu’ils suivent la Torah antique, antérieure au Talmud, leur statut de Juif fut longtemps contesté par le fait que la reine de Sabbat n’était pas juive. Les Falashas, minorité éternelle, d’abord en Afrique, pour leur religion, puis en Israël, pour leur couleur de peau, sont encore considérés, aujourd’hui comme des citoyens de seconde zone dans leur terre retrouvée.

Radu Mihaileanu, dont le film „Train de vie“ avait déjà marqué les esprits en 1998, mélange ici réalité historique, conte et fantasme mythologique. „Va, vis et deviens“ sont les dernières paroles d’une mère éthiopienne et chrétienne à son fils de 9 ans qu’elle oblige à se faire passer pour Juif afin de suivre les Falashas en Israël. En l’arrachant à elle, elle lui offre la possibilité d’un destin moins cruel que celui qui l’attend dans son pays où les perspectives de survie sont très limitées.

Cette phrase lourde de sens poursuivra le jeune garçon, rebaptisé Shlomo dans sa nouvelle vie. Adopté par une famille d’origine française, il grandit, découvre cette religion dont il ne sait rien, expérimente le rejet dont sont victimes les Falashas, et surtout, garde son secret de plus en plus lourd à porter. Il rêve naïvement d’un jour retrouver sa mère, essaie de comprendre pourquoi elle a voulu qu’il parte, quelle est sa place dans cette société qui a du mal à l’accepter et qui, son secret dévoilé n’hésiterait pas à le rejeter tout à fait.

Le réalisateur d’origine roumaine parvient aisément à sortir de la simple chronique historique en abordant des thématiques universelles telles que la survie, la quête d’identité, l’héritage culturel ou la difficulté de s’intégrer dans une nouvelle société. Son film est aussi une plongée dans la société israélienne des années 80 et 90, dont les contradictions sont observées avec beaucoup de justesse sans que soit porté le moindre jugement. Le héros, Shlomo, magnifiquement interprété par trois acteurs différents, selon les périodes de sa vie, possède sa part d’ombre, tout comme chacun des personnages du film. C’est dans le refus de nous proposer des portraits à la personnalité trop lisse que Mihaileanu donne toute sa profondeur au sujet. Les parents adoptifs, joués par l’actrice israélienne Yaël Abecassis et le Français d’origine musulmane Roschdy Zem sont loin des poncifs de la famille idéale, tentant, eux aussi, de trouver leur place dans une société israélienne en proie à ses démons: la paix israélo-palestinienne (représentée dans le film par les accords d’Oslo), le dilemme posé à tout jeune israélien du service militaire obligatoire, le racisme contre les Falashas et les Juifs d’origine russe etc.

Profondément humaine, cette ´uvre légèrement décalée, offre à la foi sa part de réalisme et de poésie, sorte de métaphore sur la tolérance envers l’autre aussi bien d’un point de vue religieux et culturel que racial. Un film rare et profond, loin des superproductions de l’été.


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