ALCOOLEMIE: Tolérance 0,5

von | 20.07.2007

Le Luxembourg a rejoint la norme europĂ©enne: le taux d’alcoolĂ©mie autorisĂ© n’est plus qu’Ă  0,5 grammes par litre de sang. Reste Ă  savoir si les critiques formulĂ©es tiennent le coup au-delĂ  du cafĂ© du commerce.

– „Ils n’ont vraiment rien d’autre Ă  faire que nous emmerder!“ – „Ce sont des hypocrites! Comment tu crois qu’ils se font Ă©lire? En buvant de l’eau devant l’ordinateur? Ben non, en faisant la tournĂ©e des bistrots et en picolant tous les jours!“ – „Ouais, et ensuite ils nous font la morale. Eux, ils peuvent bien continuer Ă  boire, c’est le chauffeur qui les ramène!“

Sur ce, Jean-Pierre se lève et va rĂ©gler au comptoir ses cinq bières, salue ses amis, prend sa voiture, sans chauffeur, et arrive chez lui, sain et sauf. Sain et sauf Ă©videmment – il n’en a d’ailleurs pas doutĂ© une seule seconde. LĂ©gèrement au-dessus du seuil de tolĂ©rance officiel et en deçà de celui du fonctionnaire en uniforme. „C’est bon pour cette fois-ci. Rentrez chez vous et faites attention!“, lui dit le policier pragmatique, qui en a vu d’autres et qui sait reconnaĂ® tre les „candidats“.

Tout le monde n’a pas cette chance. La conduite d’un vĂ©hicule nĂ©cessite une attention particulière, tout le monde le sait. Il y a des règles Ă  observer, il peut en aller de l’intĂ©gritĂ© physique d’autrui et de soi-mĂŞme. On ne rigole pas avec ces choses-lĂ . Et si l’alcool ou d’autres substances sont si populaires, c’est justement parce qu’elles altèrent la perception, qu’elles euphorisent ou mettent le consommateur dans un Ă©tat second. Tout cela ne fait pas très bon mĂ©nage avec le pilotage de la meilleure amie des mâles.

0,8 grammes d’alcool par litre de sang. Jusqu’Ă  prĂ©sent, c’Ă©tait la règle au Luxembourg. Depuis quelques annĂ©es pourtant, l’Union europĂ©enne recommande Ă  ses Etats membres d’abaisser ce taux Ă  un demi gramme ou 0,2 pour certaines catĂ©gories, comme les conducteurs novices. La plupart des Etats s’y sont d’ailleurs pliĂ©s, Ă  quelques exceptions près: dans cette liste des bons vivants, le Luxembourg y cĂ´toie l’Irlande et Malte.

Cette exception culturelle luxembourgeoise n’est plus depuis le vote du projet de loi 5366 par la Chambre des dĂ©putĂ©s jeudi dernier, portant notamment sur l’abaissement du taux d’alcoolĂ©mie autorisĂ©. VotĂ© par la quasi-totalitĂ© des dĂ©putĂ©-e-s (hormis l’ADR et l’ancien ministre libĂ©ral de la santĂ©, Carlo Wagner, Ă©lu de l’Est viticole), le projet de loi semblait faire consensus. Il faut noter l’Ă©tonnante Ă©volution du DP Ă  ce sujet, dont le ministre des transports sous la lĂ©gislature prĂ©cĂ©dente, Henri Grethen, n’Ă©tait pas favorable Ă  un abaissement du taux. Lors d’une rĂ©union du comitĂ© des transports intĂ©rieurs du Conseil Ă©conomique et social des Nations unies en 2002, le Luxembourg fut le seul pays membre du comitĂ© Ă  Ă©mettre des rĂ©serves quant Ă  la recommandation d’une baisse du taux de 0,8 Ă  0,5 grammes. Cette position avait Ă  l’Ă©poque amenĂ© l’Association des victimes de la route Ă  demander une rĂ©union d’urgence au premier ministre en vue d’obtenir des clarifications sur cette dĂ©marche solitaire.

Pourtant, les interrogations au sujet de l’efficacitĂ© de l’abaissement de 0,8 Ă  0,5 sont nombreuses et pas uniquement portĂ©es par l’ADR, qui sait monnayer en suffrages certains sujets, surtout ceux qui font un tabac au bar. Dans une longue prise de position de cinq pages, la droite populiste aligne les arguments en dĂ©faveur de l’abaissement et cite aussi bien le Conseil national de la sĂ©curitĂ© routière française (CNSR), la Chambre de commerce, le Conseil d’Etat ou un papier de rĂ©flexion de la direction de la police et du procureur d’Etat.

Scepticisme

En France, une note de synthèse rĂ©cente de l’Observatoire national interministĂ©riel de sĂ©curitĂ© routière (ONISR) estime en effet que „l’abaissement du taux d’alcoolĂ©mie lĂ©gal qui est souvent prĂ©conisĂ©, n’apparaĂ® t pas ĂŞtre la bonne solution aujourd’hui: c’est une mesure facile Ă  dĂ©cider mais difficile Ă  appliquer, d’efficacitĂ© limitĂ©e et surtout qui n’apporte pas de rĂ©ponse au problème principal du traitement des alcoolĂ©mies Ă©levĂ©es“. Mais la sĂ©curitĂ© routière française ne va pas jusqu’Ă  s’opposer Ă  une rĂ©duction du taux d’alcool dans le sang: elle ne fait qu’Ă©mettre des doutes quant Ă  l’efficacitĂ© de la mesure.

L’argument relayĂ© avec force par l’ADR selon lequel les accidents de la route ne seraient que minimalement causĂ©s par des personnes aux alcoolĂ©mies rĂ©duites (de 0,5 Ă  0,8 grammes) ne tient la route qu’en partie: si la majoritĂ© des accidents est en effet provoquĂ©e par des personnes aux taux d’alcool Ă©levĂ©s (supĂ©rieurs Ă  1,2 grammes), il n’en reste pas moins que les taux plus bas sont Ă  l’origine d’environ un tiers des dĂ©gâts.

Restons en France: le mauvais comportement des automobilistes hexagonaux est lĂ©gendaire, mais le nombre de dĂ©cès a pu ĂŞtre abaissĂ© ces dernières annĂ©es en raison d’une lĂ©gislation plus stricte. Les radars ne sont plus victimes de la vindicte de conducteurs exaspĂ©rĂ©s comme ce fut le cas au dĂ©but de leur installation. A la longue, les Français-es ont appris Ă  modĂ©rer leur vitesse et en 2006, l’ONISR constatait une baisse du taux de dĂ©passement de plus de 10 kilomètres/heure de 35 Ă  15 %. RĂ©sultat: si la vitesse Ă©tait la première cause de dĂ©cès de la route, la conduite sous l’influence de l’alcool se place dĂ©sormais en „pole position“.

Reste Ă  savoir si les rĂ©ductions de vitesse et des contrĂ´les routiers sĂ©vères et consĂ©quents pour les dĂ©passements ne fournissent pas de meilleurs rĂ©sultats. Si l’exotique Grande-Bretagne, par exemple, persiste Ă  rouler du cĂ´tĂ© gauche, elle fait figure de bonne Ă©lève europĂ©enne en matière d’accidents de la route. Pourtant, cette Ă® le qui a fait de l’ingurgitation de bières fades un sport de combat autorise un taux d’alcoolĂ©mie de 0,8 grammes. Par contre, les limitations de vitesse sont plus importantes, surtout sur l’autoroute avec un maximum autorisĂ© de 112 km/heure. De quoi faire frissonner les fangios luxembourgeois.

Se pose alors la question de savoir pourquoi l’Etat prendrait des mesures au-dessus desquelles plane un vĂ©ritable doute. Dans un avis, le Conseil d’Etat fait Ă©galement partie de ceux qui expriment leurs rĂ©serves et s’appuie sur le rapport de la direction de la police et du procureur d’Etat qui „propose de multiplier les actions de dĂ©pistage systĂ©matique plutĂ´t que d’abaisser le seuil prohibĂ© de 0,8 g/l Ă  0,5 g/l, cette dernière mesure Ă©largissant tout au plus le cercle des fautifs sans pour autant influer sur le comportement de ceux qui se rendent dĂ©jĂ  aujourd’hui coupables d’une ivresse grave“.

Si les plus sceptiques face Ă  l’abaissement mettent en doute cette mesure, ils n’en appellent pas pour autant Ă  une politique laxiste. Au contraire, l’ONISR plaide en faveur d’une politique plus globale et propose ainsi une dizaine de recommandations, telles qu’une meilleure communication qui ne vise pas seulement les jeunes ou l’alcool festif, le renforcement de l’efficacitĂ© des contrĂ´les prĂ©ventifs, la mise en place d’un suivi des conducteurs fautifs, l’analyse des rĂ©cidives ou encore des stages de sensibilisation spĂ©cifiques Ă  l’alcool.

Reste le dĂ©bat controversĂ© des drogues au volant. Entendez celles qui sont illicites. La nouvelle loi reconnaĂ® t dĂ©sormais ce dĂ©lit et a introduit un système de dĂ©pistage. Le Luxembourg emboĂ® te ainsi le pas Ă  d’autres pays. En France, l’introduction de cette mesure avait fait l’objet d’âpres controverses: l’on soupçonnait le gouvernement de prĂ©texter de la sĂ©curitĂ© routière pour mieux faire la chasse aux fumeurs de cannabis. D’ailleurs, le parlement fĂ©dĂ©ral canadien a rejetĂ©, au mois de juin de cette annĂ©e un projet de loi concernant les drogues au volant. L’opposition parlementaire Ă  Ottawa avait fait front avec succès contre ce projet du gouvernement Harper qui prĂ©voyait une lourde sanction pĂ©nale contre tout individu transportant sciemment ou non des drogues illicites dans son vĂ©hicule. De quoi vous dissuader de prendre quiconque en auto-stop.

La conduite sous l’effet de cannabis n’est certes pas plus recommandable que sous celui de la bière. Mais si au moins le ministère de la santĂ© retrouvait le chemin de la raison en abandonnant sa politique rĂ©pressive, ce dĂ©pistage des drogues pourrait ĂŞtre apprĂ©ciĂ© sous un angle diffĂ©rent.

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