LAURENT TIRARD: Une France couleur sépia

Après avoir marqué des générations de jeunes – et moins jeunes – lecteurs, « Le Petit Nicolas » arrive au cinéma. Mais là où ses créateurs avaient su, avec simplicité, recréer le monde compliqué de l’enfance, le film se contente de nous resservir une vision compassée et régressive de la France des années 1960.

Le bon vieux temps, où la télé était encore dans les mains des papas et de l’ORTF…

Le petit Nicolas vit dans un petit pavillon de banlieue avec son papa gentil mais grognon (Kad Merad) et sa maman aimante mais un peu hystérique (Valérie Lemercier). A l’école, il a un pion hyper pointilleux, surnom-mé « Le Bouillon » (François-Xavier Demaison) et une superchouette maîtresse (Sandrine Kiberlain). Mais surtout, il a ses amis ! Alceste, le glouton, qui passe son temps à s’empiffrer et qui rêve de devenir ministre, « à cause des banquets », Eudes qui a un papa très riche, Clotaire, qui passe son temps au piquet, parce qu’il n’est pas assez attentif et Agnan qui, en fait, n’est pas vraiment un ami, parce qu’il ne fait rien qu`à cafter et à faillotter et que c’est un cafard. Bref, Nicolas est trop content de sa vie, jusqu’au jour où il comprend que ses parents lui font un petit frère dans le dos. Eux, de leur coté, se font un sang d’encre à cause du dîner auquel ils ont invité M. Moucheboume, le patron du papa (Daniel Prévost), ainsi que sa femme.

Avant de devenir le pléonasme le plus évident de la France contemporaine, « Le Petit Nicolas » fut une série de livres, aussi tendres que comiques, née de la rencontre entre le dessinateur Sempé et le scénariste René Goscinny. Cette oeuvre a marqué plusieurs générations par sa capacité à décrire dans une langue drôle et accessible les préoccupations, à première vue naïves, en réalité fort profondes de l’enfance. Le film est l’exact contraire. Ici la forme ne sert qu’à masquer un vide abyssal.

L`on peut d’abord regretter l’absence d’un scénario solide. Après une présentation des personnages qui parvient à réveiller dans un premier temps les souvenirs et les émotions des premières lectures, le film s’essouffle en une suite de sketchs forts inégaux et prévisibles. Quant aux personnages, ce ne sont même pas des caricatures, ce sont des ectoplasmes. Ce qui se ressent sur la motivation des acteurs, en premier lieu Kad Merad et Valérie Lemercier, ils ne fournissent que le strict minimum syndical. La même chose vaut pour l`impressionnante galerie de seconds rôles – de Michel Duchaussoy à Michel Galabru, en passant par François Damiens, Anémone ou Daniel Prévost. Seule parmi les adultes, Sandrine Kiberlain tire son épingle du jeu grâce à son charme et sa sobriété. Dans l`ensemble, les enfants s`en tirent par contre très bien, en particulier Maxime Godart, dans le rôle du petit Nicolas.

Mais au-delà de tous ces points, ce qui coule le film dès le départ, c`est son approche du sujet. Sempé et Goscinny évoquaient l`univers de l`enfance avec ses mots mais aussi avec leur expérience. Laurent Tirard, qui a réalisé et co-écrit le film, se contente d`animer avec une nostalgie régressive une image mythifiée des Trente Glorieuses. Il ne nous propose aucune vision universelle mais une France en sépia, liftée avec les moyens du cinéma moderne. Un pays qui, lui aussi, avait son papa grognon mais gentil – le général De Gaulle -, une époque où les mamans restaient à la maison pendant que les papas travaillaient dur pour s`acheter les premiers téléviseurs. C`était le bon temps de la croissance, celui d`avant les chocs pétroliers et le regroupement familial. Car l`on notera que dans ce film, où les enfants portent des noms de rois mérovingiens, il n’y a ni Arabes, ni Noirs. Dans ce sens il est à ranger, tout comme « Les Choristes» ou « Bienvenue chez les Ch’tis » dans la catégorie de ces films français qui fuient la réalité sociale et économique de leur pays réel, pour se blottir dans les replis douillets d`une Volksgemein-schaft fantasmée.

« Le Petit Nicolas », à l’Utopolis, à l’Utopia et au Ciné Belval.


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