EXPOSITION UNIVERSELLE 2010: Shanghai s’expose

Les problèmes sociaux et écologiques liés à l’urbanisation et au développement économique sont particulièrement aigus en Chine. Mais les solutions que ce pays trouvera pourront aussi servir d’exemple.

Chaque week-end, 100.000 personnes visitent l’île de Chongming, célèbre pour son environnement naturel. Il est où, le petit oiseau ?

A Nanjing, sur les écrans installés dans les autobus, on passe en boucle un dessin animé montrant un enfant qui essaye de traverser une rue, afin de dissuader les spectateur-trice-s d’en faire autant : prenez plutôt le passage souterrain afin d’échapper au déferlement des bus, taxis et vélos, qui s’octroient la priorité selon un ordre de masse décroissante – dans lequel les piéton-ne-s sont forcément les perdant-e-s. N’ayez crainte, il ne vous arrivera rien, tout-e seul-e, à cinq mètres en-dessous de la chaussée. Car vous n’êtes pas seul-e. En descendant l’escalier, vous voici aveuglé-e par les néons d’un fast-food plein de monde. Passez devant une boutique de produits de beauté installée sur les trois quarts de la largeur du passage – en évitant de trop bousculer les passants qui arrivent dans l’autre sens. Enfin, avant de remonter, le chemin est encore plus étroit – évitez de piétiner le bout de carton par terre sur lequel un marchand à la sauvette a étalé ses fruits.

D’après les chiffres, avec 1,3 milliards d’habitant-e-s, la Chine est le pays le plus peuplé au monde. La densité de population est particulièrement élevée dans les provinces côtières… par exemple dans un passage souterrain de Nanjing, ou dans une rue du vieux Shanghai. Pour drainer le flot humain à la recherche de loisirs, de travail ou d’hébergement, la Chine n’arrête pas de construire centres commerciaux, immeubles de bureaux et tours d’habitation depuis quelques décennies. On raconte que dans l’aire de Pudong, où se situent le nouveau quartier financier et l’aéroport international de Shanghai, il n’y avait guère que des rizières au début des années 90. Aujourd’hui, la skyline des gratte-ciels y surclasse sans doute celle de Manhattan – et constitue une sorte d’image déformée des façades du « Bund », splendides vestiges de l’époque du colonialisme occidental de l’autre côté du fleuve. Or, une telle expansion du tissu urbain, une telle intensification de la circulation, une telle augmentation de la richesse et de la consommation risquent d’être incompatibles avec le bien-être humain aussi bien qu’avec la préservation des ressources matérielles. Ce n’est donc pas par hasard que l’Exposition universelle de 2010, ayant comme sujet « Une meilleure ville, une meilleure vie », aura lieu à Shanghai, ville symbole du boom chinois.

Métropole du XXIe siècle

L’histoire des expositions universelles est longue, et l’un des symboles les plus célèbres, la tour Eiffel, a été construite pour celle de 1889. Il est vrai que celles-ci ont un peu perdu de leur fascination et de leur fonction de « fenêtre sur le monde » dans nos sociétés occidentales, que ce soit dû à la démocratisation de l’accès aux technologies, à l’avènement des mass media ou au caractère industriel des réalisations exposées. Après les succès mitigés des évènements précédents à Séville et Hanovre, tenir pour la première fois une exposition universelle dans un « pays émergent» permettra peut-être de relancer la dynamique. Le gouvernement chinois semble en tout cas vouloir saisir l’occasion d’ouvrir aux dizaines de millions de visiteur-se-s chinois-es attendu-e-s une fenêtre sur le monde. Et, deux ans après les Jeux olympiques de Pékin, il souhaite affirmer symboliquement le rôle joué par son pays dans l’économie mondiale.

La Chine est l’économie la plus dynamique du monde, dit-on. L’activité économique est particulièrement intense dans les provinces côtières. Partout où passent des gens, partout où il y a des affaires à faire, des vendeur-se-s à la sauvette proposent des plans de bus ou des copies de montres de luxe, des marchand-e-s installent leurs stands de fruits ou de DVD piratés. C’est le cas, bien sûr, dans les centres des grandes villes, comme ce passage souterrain de Nanjing. C’est même le cas en haut des « montagnes sacrées » des alentours de Shang-hai, où les escaliers sont parsemés de vendeur-se-s d’encens et de fruits étranges. Même sur la côte de l’île de Chongming, accessible depuis peu par le nouveau pont routier, des mobilettes surchargées se frayent un chemin parmi les badaud-e-s en klaxonnant, afin d’amener des stands improvisés vers la pointe de l’île, nouveau pôle d’attraction touristique.

Si les Chinois-es moyen-ne-s affichent un esprit d’entreprise extraordinaire, ce dynamisme économique se réflète aussi au niveau supérieur. Afin de suivre de près cette évolution, notamment dans le domaine financier, le Luxembourg a établi son consulat général et son « Board of economic development » sur le Bund de Shang-hai. Les bureaux se trouvent comme par hasard dans une aile du fameux building construit dans un style néo-classique en 1923 pour la « Hongkong Shanghai Banking Company » (HSBC). Sous la coupole du hall d’entrée, on peut encore lire, gravés dans le marbre, les noms des villes dans lesquelles était établi cet empire financier britannique, géré à partir d’une ville chinoise. Après avoir servi de mairie durant la période maoïste, le bâtiment semble avoir retrouvé sa vocation initiale en hébergeant depuis 1993 la « Shanghai Pudong Development Bank ».

Ainsi, l’avenir économique des grandes métropoles comme Shanghai semble assuré au 21e siècle. Cependant, celles-ci attirent de plus en plus de personnes à la recherche d’une vie meilleure – aujourd’hui, plus de la moitié de l’humanité vit dans des villes. D’un côté, la Chine est confrontée à des problèmes sociaux et écologiques typiques liés à l’urbanisation accélérée des pays en voie de développement. De l’autre côté, elle dispose de ressources économiques et culturelles proches de celles des pays industrialisés pour faire face à ces problèmes. Le slogan de l’exposition universelle « Une meilleure ville, une meilleure vie » promet donc, au delà de l’aspect « foire », d’explorer de nouvelles voies dans la conception et la gestion de l’urbanisation.

Paint it green !

« Let’s uplifted public ethics guide a splendid World expo », c’est l’un des appels, dans sa – mauvaise – traduction originale, que l’on retrouve sur les affiches en relation avec l’exposition de l’année prochaine : maintenir propres les toilettes publiques, ne pas cracher dans la rue, c’est ce que les organisateurs demandent aux Shanghaïen-ne-s Leur priorité semble être de donner une bonne impression bien plus que de mettre en route une conversion écologique en profondeur de la vie urbaine. Bien sûr, en plus des nombreux employé-e-s public-que-s en train de balayer qu’on aperçoit à tout bout de champ, les personnes occupées à la récupération des déchets sont également omniprésentes dans les rues de Shanghai : Débris de carton entassés, ferraille triée à la sortie des chantiers, montagne de bidons en plastique chargés sur un vélo… Mais ces travaux semblent être un gagne-pain improvisé par des mal lotis, plutôt qu’une activité économique bien organisée et pleine d’avenir. L’aptitude chinoise au recycling n’est pas due à un choix politique, mais à la coexistence, sur un territoire limité, d’une consommation effrénée et d’un grand dénuement.

En matière de transports, Shang-hai laisse une impression tout aussi contradictoire. On admire les pistes cyclables protégées par des clôtures, les immenses ponts circulaires piétons qui surplombent les carrefours et l’extension faramineuse du réseau de métro. Mais que dire de l’incivilité des automobilistes, des embouteillages monstres, et de l’obstination à toujours construire de nouvelles autoroutes ? Certes, les autorités interviennent ponctuellement de manière drastique : à Shanghai, après avoir acheté une voiture, il faudra encore compter une jolie somme afin de la faire immatriculer, car les plaques sont vendues… aux enchères ! D’autres mesures sont plus cosmétiques. Ainsi l’interdiction d’ouvrir des chantiers pendant la durée de l’expo contribuera sans doute à la fluidité du traffic. Mais l’effet en sera tout aussi passager que celui de couper les centrales au charbon pendant les Jeux olympiques afin de purifier l’air.

Les limites d’une réorientation écologique ordonnée « par le haut » dans un pays comme la Chine sont le mieux mises en évidence par le destin de l’ex-projet phare de l’expo, la construction de l’écoville de Dongtan. Cette agglomération devait compter dès 2010 plus de 50.000 habitant-e-s bénéficiant de conditions de vie exemplaires (woxx 867) : réseau dense de transports en commun et de chemins piétons et cyclables, drastique limitation de la circulation automobile et grandes aires vertes consacrées aux loisirs, à l’agriculture biologique et à la production d’énergie éolienne et solaire. Situé sur l’île de Chongming, près de Shanghai, le site était uniquement accessible par ferry, mais devait être connecté à la métropole à l’aide d’un pont et d’un tunnel autoroutiers en vue de 2010.

A la recherche de l’écoville

Le pont, chef-d’oeuvre d’ingéniérie enjambant l’embouchure du Yangtzé, vient d’être achevé fin octobre 2009, mais du côté des prouesses écologiques, les choses se passent moins bien. En visitant l’île, on voit bien quelques éoliennes, et des petits capteurs solaires sur de nombreux toits. Nulle trace hélas du fameux projet Dongtan, juste un panneau qui annonce le « village écologique de Ying-dong ». La « montagne » chinoise serait-elle incapable d’accoucher de plus que d’une « souris » écologique ?

Apparemment, l’explication de cet échec n’est pas à chercher dans une incapacité intrinsèque, mais dans un « accident » politique. En septembre 2006, le leader du parti communiste à Shanghai, Chen Liangyu, a été victime d’une affaire de détournement d’argent public. Chen était le champion de la modernisation de Shang-hai, notamment à travers des projets comme l’extension du train magnétique Maglev ou l’écoville de Dongtan. Son influence politique et économique – notamment dans le domaine immobilier – lui avait valu nombre d’amis riches et puisssants – et quelques ennemis apparemment encore plus puissants. Or sa chute a mis fin aux deux projets trop attachés à son nom sans doute.

Il est intéressant de comparer cela à la manière dont, en Occident, la société civile interagit avec les processus de décision. Car, si les débats publics freinent de nombreuses entreprises politiques, ils conduisent aussi à une adhésion populaire à certains d’entre eux. Les positionnements des personnalités importantes comptent certes, mais on imagine mal par exemple qu’au Luxembourg un hypothétique scandale impliquant Paul Helminger arrive à effacer d’un coup le projet de tram de l’agenda politique. En Chine, on connaît certes des mobilisations et manifestations parfois violentes, mais guère de société civile institutionnalisée à l’occidentale. Les projets politiques sont discutés bien moins librement en public, et en conséquence l’écoville de Dongtan n’avait guère de support en dehors de l’élite dirigeante – et a ainsi succombé dans une indifférence générale.

Et alors que chez nous, dès les premières étapes de la planification de nouvelles infrastructures, des ONG comme le Mouvement écologique « harcèlent » les politicien-ne-s en les mettant en garde contre les effets sur l’environnement, en Chine, un projet tel que le fameux pont vers Chongming ne donne lieu à aucune critique. C’est tout juste si un expert des écosystèmes de l’île déclarait en octobre au Shanghai Daily que « Tout comportement humain a un impact négatif sur l’environnment ». Quelques semaines plus tard, le déferlement des foules de curieux-ses obligea les autorités de l’île à réagir face à la nouvelle situation qui, jusque là, était perçue comme une formidable opportunité économique. L’accès aux marécages, l’une des zones de protection des oiseaux les plus importantes de la Chine, a depuis été restreint, et les quelque 100.000 visiteurs par week-end s’engouffrent dans une longue allée qui les mène jusqu’à la pointe de l’île – sans apercevoir le moindre volatile. Une critique précoce de la part d’une ONG aurait sans doute permis de limiter les dégâts.

Les successeurs de Chen Liangyu ne sont sans doute pas moins sensibles que lui aux défis écologiques qui se posent à une ville comme Shanghai. Mais des changements profonds dans les manières de se comporter et de penser des gens ne se commandent pas de la même façon qu’on lance un chantier ou une fusée lunaire. En plaçant l’exposition universelle sous le signe de l’écologie dans un contexte urbain, la Chine a relevé le grand défi du 21e siècle. Pour être à la hauteur de ce défi, en plus de dynamisme économique et de capacités intellectuelles, elle devra faire preuve d’intelligence politique.


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