Ruth Il Raz, une opposante juive aux occupations des territoires palestiniens, Ă©tait Ă Luxembourg cette semaine. TĂ©moignage d’une situation qui risque tomber Ă l’oubli alors que la guerre en Irak bat son plein.
La soixantaine, assistante sociale de profession, Ruth Il Raz est en tournĂ©e europĂ©enne pour faire Ă©cho de la campagne „Le droit de vivre dans un foyer et une patrie“ que son organisation l'“Israeli Committee against House Demolition“ (Icadh) mène ensemble avec une organisation soeur palestinienne, le „Jerusalem Centre for Social and Economic Rights“ (JCSER). Lundi dernier, lors d’une confĂ©rence de presse et d’une soirĂ©e publique organisĂ©es par le ComitĂ© pour une Paix juste au Proche-Orient et l’Action SolidaritĂ© Tiers Monde, Ruth a dĂ©veloppĂ© son analyse d’un conflit vieux de plus de 50 ans et qui est Ă l’heure actuelle dans sa plus grave crise depuis la signature des traitĂ©s d’Oslo.
Dès le dĂ©but de sa confĂ©rence, Ruth doit avouer ne pouvoir raconter qu’une partie de la rĂ©alitĂ©, celle d’une juive qui lutte et travaille dans la partie des territoires occupĂ©s sous contrĂ´le politique et militaire de l’Etat israĂ©lien. En tant citoyenne israĂ©lienne elle n’a pas le droit d’entrer dans les territoires sous contrĂ´le palestinien. C’Ă©tait Bahira Barghouti, membre du JCSER, qui aurait dĂ» tĂ©moigner de la situation dans ces territoires. Or elle n’a pas osĂ©, en dernière minute, quitter son pays par peur de ne plus pouvoir y retourner. Toute entrĂ©e ou sortie lĂ©gale dans les territoires occupĂ©s se fait Ă travers IsraĂ«l – une des nombreuses limites de l'“autonomie“ palestinienne telle qu’elle se prĂ©sente Ă l’heure actuelle.
En lutte depuis 30 ans
D’origine britannique, Ruth arrive en IsraĂ«l en 1954. Elle quitte Ă nouveau son pays pour faire ses Ă©tudes dans les annĂ©es 60. Lorsqu’elle rentre au pays en 1970, c’est un tout autre IsraĂ«l qu’elle dĂ©couvre: „Après 1967 ma patrie, qui s’Ă©tait libĂ©rĂ©e de l’occupant anglais, Ă©tait devenu un pays d’occupation.“
Elle assiste au dĂ©but des annĂ©es 70 aux toutes premières manifestations contre les colonies juives dans les territoires occupĂ©s. A l’Ă©poque elle pense comme beaucoup d’autres qu’il s’agit d’un phĂ©nomène Ă©phĂ©mère que bientĂ´t l’opinion publique allait arrĂŞter. „Aujourd’hui c’est un des principaux obstacles Ă une solution nĂ©gociĂ©e du conflit“, nous dit Ruth, qui malgrĂ© cet Ă©chec ne semble pas dĂ©sespĂ©rer.
Lors de la première Intifada, c’est le comitĂ© des femmes en noir, dont Ruth fait partie, qui revendique un partage de la terre avec les Palestiniens sur une base juste et durable. La gauche promet de mettre fin Ă la colonisation, qu’elle qualifie en partie de provisoire et rĂ©versible. Mais Ruth va rapidement apprendre une autre leçon: „Ce n’est que le provisoire qui dure“.
A l’heure actuelle, elle mène son combat sur deux fronts. Son organisation „Bat Shalom“ (Les Femmes pour la Paix) organise rĂ©gulièrement des „check point watch“, lors desquels des IsraĂ©liennes montrent aux soldats de l’armĂ©e d’occupation qu’ils ne peuvent pas traiter de façon inhumaine les Palestinien-ne-s qui transitent par les nombreux points de contrĂ´le, sans que cela ne soit connu de l’opinion publique. Les contrĂ´les d’identitĂ©, les refus de passage, les interminables heures d’attente, pour peu qu’ils soient justifiĂ©s par la lutte anti-terroriste, constituent aussi un harcèlement continuel qui dĂ©moralise toute une population.
Mais si Ruth fait sa tournĂ©e en Europe, c’est en tant que membre du conseil d’administration de l’Icahd. Cette organisation reconstruit des maisons palestiniennes dans la zone „C“, celle qui, suite aux accords d’Oslo, est gĂ©rĂ©e militairement et politiquement par les IsraĂ©liens. Ce sont des dĂ©molitions „administratives“ car les maisons n’ont pas d’autorisations Ă bâtir.
Démolir pour démoraliser
Ainsi, depuis 1967 9.000 maisons palestiniennes abritant quelque 50.000 personnes ont été détruites. Chaque année plus de 3.000 ordres de démolition sont émis. Leur exécution est complètement aléatoire. Parfois des maisons construites il y a dix ans sont soudainement démolies, pratiquement sans préavis.
L’Icahd y voit la preuve que les dĂ©molitions ne servent que les intĂ©rĂŞts israĂ©liens: D’abord ils permettent une future expansion que l’occupant veut rĂ©server Ă sa propre population et puis ils constituent une intimidation permanente de la population palestinienne. Une telle dĂ©marche en territoire occupĂ© est interdite par la 4e convention de Genève, qui stipule qu’un occupant ne doit pas dĂ©truire des maisons sauf s’il y a une nĂ©cessitĂ© militaire imminente.
Pour lĂ©gitimer son action, IsraĂ«l utilise l’ancienne loi du protectorat britannique qui divisait le pays en zones urbaines et agricoles. Ces limites datent des annĂ©es 1920, depuis la population s’est multipliĂ©e par cinq. Mais tout reclassement de zone est refusĂ© aux palestiniens – contrairement aux territoires actuellement occupĂ©s par des colons juifs.
La campagne de l’Icahd vise Ă rĂ©colter les fonds nĂ©cessaires pour la reconstruction d’un plus grand nombre de maisons – 40.000 Euros par unitĂ©. L’argent ainsi rĂ©coltĂ© est rĂ©parti Ă parts Ă©gales entre l’Icahd et le JCSER, actif dans les zones thĂ©oriquement sous contrĂ´le palestinien (lĂ les dĂ©molitions se font le plus souvent sous le prĂ©texte de la lutte anti-terroriste).
20 maisons Ă la fois
L’Icahd veut atteindre le rythme d’une dizaine ou mĂŞme vingtaine de maisons reconstruites Ă la fois pour faire pression sur les autoritĂ©s israĂ©liennes. En mĂŞme temps, la campagne veut aussi sensibiliser: Les reconstructions se font en partie avec des bĂ©nĂ©voles juifs venant travailler les week-ends.
Mais la seule bonne volontĂ© ne suffit pas: Beaucoup de Juifs engagĂ©s habitent des terrains palestiniens expropriĂ©s. Des kibboutz progressistes ignorent parfois qu’ils sont utilisĂ©s comme prĂ©texte pour crĂ©er des zones tampon qui couvrent de larges parties des territoires occupĂ©s, interdits aux Palestiniens.
Si Ruth reconnaĂ® t le droit des Palestinien-ne-s Ă un partage lĂ©gitime de la guerre, elle n’approuve cependant pas toutes formes de rĂ©sistance, comme les attentats-suicide, qui visent des innocents et qui nuisent Ă la cause visĂ©e. Lors de l’affrontement des organisations humanitaires et anti-rassistes juives et palestiniennes au moment de la confĂ©rence contre le racisme Ă Durban (Afrique du Sud) en septembre 2001, Ruth a Ă©tĂ© une des rares personnes Ă pouvoir nĂ©gocier entre les deux camps. „IsraĂ«l n’est pas l’Allemagne nazie“, rĂ©torquait-elle Ă l’Ă©poque tout en dĂ©nonçant l’antisĂ©mitisme de nombreux pamphlets qui faisaient la ronde.
Ce qui ne l’empĂŞche pas Ă comparer la Palestine Ă une prison: 95 pour-cent des terres appartiennent Ă des Palestiniens, les Juifs se sont retranchĂ©s sur les 5 pour-cents restants: Ils occupent les miradors, les couloirs et les entrĂ©es. Il n’est donc pas difficile de se rendre compte qui est l’oppresseur et qui est l’opprimĂ© dans ce conflit.
Richard Graf
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