NEIE LYCEE: „Un lycée en développement constant“

Première rentrée au „Neie Lycée“. Adhérents et détracteurs du projet vont suivre de près le développement de ce lycée d’un genre nouveau. Echange de vue entre les enseignants progressistes Guy Foetz, syndicaliste, et Jeannot Medinger, directeur du lycée.

woxx: Qu’attendez-vous du Neie Lycée?

Jeannot Medinger: Qu’il nous permette de créer un lieu où les élèves puissent, du matin au soir et travailler et passer du temps libre. Que les élèves y prennent l’habitude de se poser des questions et d’aller au bout de celles-ci. Il faut aussi qu’ils s’habituent à faire appel aux professeurs et aux éducateurs.

Guy Foetz: Je partage de nombreuses idées que le „Neie Lycée“ veut mettre en oeuvre. L’enseignement actif et coopératif des élèves, la formation-action, l’enseignement interdisciplinaire, la collaboration entre les enseignants, la coopération avec des éducateurs gradués, le portfolio comme moyen d’évaluation … Il est important à mon avis de s’engager dans de nouvelles voies pédagogiques.

On présente le „Neie Lycée“ comme un projet-pilote. Que faut-il entendre par là?

J.M.: Il faut être prudent avec ce terme. Le but n’est pas de propager le modèle dans tout le pays au cas où le projet réussissait. Il faut plutôt le concevoir comme un élément de la diversification de l’école publique. Si ce n’est pas l’école publique qui propose cette diversité pédagogique, c’est le privé qui s’en chargera. Car il ne faut pas oublier une chose: la diversité des situations familiales et des prédispositions des élèves est réelle. Il faut pouvoir y répondre. Cela implique que les autres écoles élargissent elles aussi leur autonomie. A la rigueur, ce n’est pas le modèle choisi qui importe, mais le fait que des personnes collaborent dans le but de mettre sur pied des modèles cohérents.

G.F.: On ne peut quand même pas faire comme s’il ne se passait rien dans les lycées dit traditionnels. Je ne suis pas contre de nouvelles formes d’enseignement, au contraire. En tant qu’enseignant dans un „ancien“ lycée, je participe à des projets d’innovation depuis 20 ans.

J.M.: Notre critique principale est la suivante: la définition des tâches des professeurs fait que la coopération entre eux ne repose que sur leur bonne volonté. Cela empêche toute évolution.

Un point souvent évoqué est votre sélection des enseignants: il suffit de disposer d’une maî trise universitaire et de motivation. N’est-ce pas trop peu?

J.M.: Un universitaire doit savoir que sa recherche ne se conclut pas avec le stage pédagogique. Il doit avoir la volonté d’aller au-delà de ses cours. Au „Neie Lycée“, les enseignants doivent pouvoir prendre leurs propres initiatives, ils doivent contribuer à l’élaboration du modèle. Et il y a encore beaucoup à développer! Soulignons quand même que le „Neie Lycée“ a recruté des universitaires dans toutes les disciplines. Nous garantissons que des „spécialistes“ puissent intervenir là où le besoin s’en fait ressentir. De toute façon, nous encourageons nos enseignants à faire le stage. Nous sommes demandeurs en stagiaires.

Vous recrutez pourtant délibérément des non-stagiaires? Quelle valeur accordez-vous au stage pédagogique?

J.M.: Nous avons une opinion très positive du stage. Mais il connaî t aussi beaucoup d’incohérences. D’un côté, on y prône des méthodes d’enseignement très modernes. D’un autre côté, les tuteurs ne sont pas au fait de ces méthodes. Il arrive même que l’on refuse certaines méthodes aux stagiaires qu’ils sont pourtant supposés appliquer.

G.F.: Je suis d’accord pour dire que tout ne fonctionne pas dans le stage comme cela devrait être le cas. Mon syndicat, le SEW, l’a d’ailleurs toujours fait savoir. Le problème majeur que je vois dans le „Neie Lycée“, c’est que le socle de compétences présenté dans le règlement grand-ducal établissant le lycée-pilote est très général et que sa construction n’est pas échelonnée dans le temps. Tout le travail consistant à traduire ce socle de compétences en objectifs opérationnels à des moments particuliers du cursus scolaire reste à accomplir. Qui fera ce travail? Les enseignants en se concertant au jour le jour? Au quotidien, un professeur a besoin de se donner les objectifs d’apprentissage opérationnels afin d’approcher les compétences. Et il n’est pas facile de formuler ces objectifs! Je pense que ces gens seront totalement dépassés. Je crains que certains problèmes ne soient sous-estimés. En fait, le „Neie Lycée“ tente une expérience avec les élèves pour cobayes.

Tout cela n’est-il pas trop flou?

J.M.: La loi stipule que les objectifs d’apprentissage sont ouverts. Quant aux compétences, tout le monde doit les garder à l’oeil. On aurait pu les définir autrement. Mais ce n’est pas vraiment cela qui importe. Nous avons maintenant de la matière que nous pouvons travailler.

G.F.: Je donne un exemple. D’après le texte, il faut développer un sens esthétique, faire de la musique, jouer d’un instrument. Mais quels sont les objectifs opérationnels permettant d’y aboutir? En tant qu’enseignant, quel objectif concret dois-je mettre en avant pendant telle leçon?

J.M.: Je ne pense pas qu’un enseignant doive avoir son objectif journalier en tête avant de pénétrer dans la salle de classe. Que va-t-il se passer? Il atteindra ses objectifs de manière artificielle. Il y a toujours cette obsession de l’évaluation. La seule chose qui reste visible, ce sont les notes et non plus la production de l’élève. La mission de l’enseignant, c’est de distribuer les notes. Il est enfermé dans ses grilles de programme. La méthode au „Neie Lycée“ est différente: les élèves apportent un sujet compliqué, découvrent les difficultés qu’il leur procure. Ces difficultés sont abordées collectivement, ce qui aide à les surmonter.

G.F.: Mais le professionnalisme veut qu’en tant qu’enseignant, je sois capable d’aborder les difficultés des élèves. Par ailleurs, je ne suis pas d’avis qu’un professeur d’allemand puisse dispenser des cours en mathématiques aussi bien qu’un professeur de mathématiques. C’est réduire la qualité de ce qui est offert à l’élève que de prétendre que tout le monde peut tout faire. D’autre part, un enseignant doit savoir appliquer plusieurs méthodes pédagogiques variées suivant le contenu qu’il veut transmettre: le „drill“, le cours magistral, l’enseignement par projet … Il ne faut pas rester collé à une méthode unique. Il faut avoir une formation pédagogique pour savoir quand utiliser quelle méthode. Cela étant dit, il est vrai que le cours magistral domine à 90 pour cent dans les lycées traditionnels.

J.M.: Je ne suis en tout cas pas persuadé qu’un spécialiste d’une matière sache mieux qu’un autre comment, et dans quel ordre, sa matière peut être enseignée. La preuve en est que l’ordre est constamment réformé. Prenons l’exemple de l’apprentissage d’une langue comme le français. On apprend les détails de la langue un à un. Ce n’est pas une garantie de maî trise de la langue. C’est comme si vous analysiez un tableau centimètre carré par centimètre carré. Après des années d’analyse, vous n’aurez toujours pas compris ce que le peintre voulait exprimer.

G.F.: Mais tout dépend des enseignants. Il y en a, dans l’ancien lycée, qui refusent par exemple d’utiliser le nouveau manuel de grammaire.

J.M.: Evidemment! C’est pourquoi je réfute l’opposition entre „nouveau“ et „ancien“ lycée.

G.F.: *Je veux dire qu’il ne faut pas ignorer les progrès qui ont été réalisés ces dernières années. J’ai l’impression que vous voulez tout reprendre à zéro, faire table rase.

J.M.: La recherche en pédagogie a cette particularité qu’on ne peut pas, contrairement à d’autres sciences, superposer de nouvelles découvertes. Une communauté doit souvent tout reprendre à zéro. En pédagogie, il est très difficile d’essayer de nouvelles choses sans se prendre les pieds dans les anciennes encore existantes.

L’idéal de la pédagogie, c’est faire en sorte que tout élève, par une méthode appropriée, puisse acquérir les compétences qui lui sont et seront nécessaires. N’y a-t-il pourtant pas un moment où on se dit: „Cet élève n’y arrivera jamais, quelle que soit la méthode“?

J.M.: Le but du „Neie Lycée“, c’est de découvrir les intérêts et les talents des élèves, de les développer et de faire en sorte qu’ils en fassent profiter leurs camarades.

G.F.: Je ne mets pas en question qu’il faille motiver les élèves, mais je doute que votre méthode soit la seule qui puisse y arriver.

J.M.: Ce n’est pas ce que nous prétendons.

La méthode est ambitieuse. Mais n’attend-elle pas trop des enseignants?

G.F.: L’enseignant est un être humain. Le syndrome du „burn out“ doit être pris en considération. Il concerne aussi bien les enseignants que les élèves. Certaines choses sont déjà connues en pédagogie. Il faut pouvoir travailler avec ce que nous connaissons. En faisant table rase, nous courons le risque de patauger et, finalement, de tirer beaucoup moins des élèves.

J.M.: Mais nous allons laisser jouer le principe de solidarité. Quiconque sait quelque chose, doit le transmettre aux autres. Un des objectifs que nous poursuivons, c’est d’écrire un livre avec les méthodes éprouvées. Ce manuel sera complété au fur et à mesure.

Guy Foetz, seriez-vous prêt à enseigner au „Neie Lycée“?

G.F.: Pas pour l’instant. Je pense que certaines choses restent à régler. Il y a une certaine naïveté concernant l’acquisition des compétences définies. Il y a également des déficits relatifs au professionnalisme du corps enseignant. Beaucoup de choses ne sont pas encore bien définies.

J.M.: Heureusement! Nous avons justement besoin de personnes qui ne s’attendent pas à ce que tout soit défini d’avance. Les seules choses qui soient définies, c’est le concept, les piliers. Le „Neie Lycée“ est un lycée en développement constant.

FACE A FACE

Guy Foetz, 53 ans, a étudié l’économie à Liège. Il enseigne actuellement au Lycée technique Nic Biever à Dudelange. Engagé de longue date dans le domaine de l’éducation, il est vice-président du „Syndikat Erzéiung a Wëssenschaft“ (SEW) de l’OGBL.

Jeannot Medinger, 38 ans, a étudié les mathématiques à Strasbourg. Récemment nommé directeur du „Neie Lycée“, il a auparavant enseigné dans les lycées de Diekirch, de Mersch ainsi qu’à l’Athénée de Luxembourg. Il a également été le président de l’association „Lycée coopératif et participatif“ (Lycopa), à l’origine du projet „Neie Lycée“.


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