AU-DELÀ DU LIBÉRALISME: Sortons de l’euro !

Y a-t-il une alternative aux politiques d’austérité dans le cadre d’une Union monétaire rigide ? Jacques Nikonoff analyse la possibilité de sortir de l’euro et les raisons pour le faire.

Allemagne,
ôte-toi de
mon soleil ! (Photo:4SEASONS / STOCK.XCHNG)

« Un spectre hante l’Europe : la sortie de l’euro ! » Dès la première ligne de son livre, Jacques Nikonoff annonce la couleur : rouge profond. En reprenant pour sa cause la célèbre phrase de Marx, il attribue à la sortie de l’Union monétaire une valeur stratégique, et aux adeptes de cette sortie une qualité de résistants à l’« opération d’affolement de la population », menée par les politiciens et médias mainstream. Le livre a été rédigé en 2011 pour le compte du Mouvement politique d’éducation populaire (MPEP) et reste sans doute le meilleur résumé des arguments progressistes en faveur d’un abandon de la monnaie unique. Nikonoff a été membre du collège exécutif du parti communiste avant de devenir président d’Attac en 2002. Evincé de la direction de l’association après des luttes intestines en 2006, il poursuit son travail d’économiste pédagogue engagé au sein du MPEP.

Le scepticisme de Nikonoff à l’égard des politiques européennes ne date pas d’hier. L’auteur a joué un rôle important lors de la décision d’Attac, fin 2004, de faire campagne pour le non au référendum sur le traité constitutionnel européen. Toute la première partie du livre est consacrée à montrer combien est négatif le bilan de l’euro. Ainsi, Nikonoff démonte un certain nombre de mythes, tels celui d’une monnaie unique qui nous protégerait des méfaits de la spéculation. Pour lui, « l’euro a été un accélérateur de la destruction d’emplois et de l’insécurité de la condition salariale », et « la politique monétaire a été menée contre l’emploi ». Chiffres à l’appui, il affirme aussi que la baisse des taux d’intérêts n’est pas due à la politique monétaire mais à une évolution générale. On restera sceptique par rapport à certaines argumentations comme celle – développée en détail – sur « l’inflation masquée » depuis le passage à l’euro. Enfin, que dire quand Nikonoff dénigre le confort que représente la monnaie unique pour les voyageurs en invoquant le « dépaysement » et « l’expression des cultures et des traditions » que représenterait le maniement des billets et pièces étrangers ?

Des olives pour les Allemands

C’est quand il revient sur le déroulement de la crise, d’abord outre-Atlantique, puis sur le Vieux continent, que Nikonoff brille vraiment par ses talents de pédagogue. Les formulations restent à tout moment intelligibles, il explique en détail les concepts parfois sophistiqués qu’il utilise, et les notes de bas de page, qu’elles portent sur le « Conseil européen » ou sur les « subprimes » ne sont jamais rébarbatives mais au contraire très utiles. Le livre défend l’idée que la crise aurait été aggravée par l’euro : « Si chaque pays avait conservé sa propre monnaie (…) la crise des subprimes ne se serait pas propagée à l’Europe comme elle l’a fait. Dés avant la crise, certains pays auraient eu besoin d’une politique de taux d’intérêt faibles pour relancer l’activité économique, tandis que dans d’autres il aurait fallu éviter d’alimenter les bulles spéculatives. « Au total, une politique monétaire unique appliquée à des situations économiques divergentes n’a fait qu’accentuer les inégalités et les déséquilibres de toutes sortes. »

Après avoir ainsi documenté la nocivité de l’Union monétaire, NIkonoff s’attache à démontrer la possibilité d’une sortie de l’euro. Il conviendrait d’annuler les plans d’austérité et de répondre à la spéculation et à la hausse des taux subséquente par un défaut de payement. L’auteur analyse les conséquences d’un tel défaut, sans tomber dans le « yaka », … ni sans humour. Ainsi, il propose que dans les accords de restructuration, les Grecs, traités de « cueilleurs d’olives » par des dirigeants allemands, prévoient de rembourser les banques internationales – en olives !

Rappelons que « Sortons de l’euro ! » a été écrit avant les élections françaises et avec l’espoir d’un gouvernement dans lequel la « gauche rouge » jouerait un rôle important. D’où l’importance d’insister sur le fait qu’il ne suffirait pas de sortir de l’euro et de procéder à une dévaluation compétitive de la monnaie française. « Sortir de l’euro (…) serait le moyen de trouver des financements en dehors des marchés financiers internationaux et de mener une politique de rupture avec l’eurolibéralisme. » Clairement, Nikonoff se situe dans une logique d’affrontement avec le capitalisme financier – et a peut-être inspiré François Hollande quand celui-ci, en janvier dernier, a surpris tout le monde en déclarant : « Mon véritable adversaire (…) c`est le monde de la finance » (woxx 1149). Il est vrai que l’ex-président d’Attac déclare la guerre totale aux marchés financiers : « Les réguler ne suffit plus, ce serait totalement inadapté à la situation actuelle, il faut les démanteler. » Tout en expliquant, toujours nuancé, toujours pédagogue, quel système financier on y substituerait.

Europe des nations, sauce tomate

Evidemment, une telle mainmise de l’Etat sur la finance ne pourrait se faire en laissant ouvertes les frontières. Pour Nikonoff, il convient de « contrôler les changes et les mouvements de capitaux », et même de réduire drastiquement les importations, afin de maintenir en équilibre la balance des paiements. Cette abolition du libre-échange est justifiée par le constat que « l’augmentation du commerce international, censée résulter de la suppression des barrières douanières, ne favorise pas la croissance économique, et encore moins une croissance économique fondée sur le respect des travailleurs et de l’environnement. » De la pure nostalgie nationaliste ? Nikonoff s’en défend et met en avant une « Europe de gauche » … à 49 pays, sans centralisme « dangereux » et avec une « monnaie commune » à l’image de l’écu au sein du système monétaire européen d’avant 1999.

Pour le lecteur attentif, cela pèse peu face à des développements beaucoup moins internationalistes. Ainsi, Nikonoff ne se contente pas de faire le procès de la « culture politique allemande » et sa « phobie » de l’inflation, ce qui est de bonne guerre. Sur une centaine de pages, il dénonce ce qu’il appelle « la nouvelle question allemande », la manière dont l’Allemagne profiterait des délocalisations vers l’Europe de l’Est pour réduire ses coûts et succomberait à une « tentation impériale ». Quant à la gauche allemande, Nikonoff la considère comme une sorte d’allié objectif des classes dirigeantes, incapable de dépasser l’« européisme » et la culture du consensus. « Alors, puisqu’il y a divorce des conceptions, n’est-il pas temps de se séparer de l’Allemagne ? », demande-t-il.

Au fil des pages, on constate que l’auteur ne tient pas seulement un discours pragmatique et bien argumenté : en résumé, l’euro, dans le cadre des traités actuels, empêche des politiques raisonnables et progressistes. Nikonoff a aussi en tête un projet politique : un socialisme relativement étatiste, qu’il ne croit pas réalisable dans un cadre européen : « … la souveraineté populaire a besoin d’un espace pour s’incarner. Seul celui de la nation est pertinent, il n’y a pas d’au-delà de la nation, pour l’instant, en matière de souveraineté populaire et de machinerie institutionnelle et constitutionnelle qui en permette l’expression. »

Disons le clairement : on n’a pas l’impression que Nikonoff regrette de devoir se rabattre sur l’échelle nationale, bien au contraire. Rappelons qu’en 2011, les débats à gauche portaient justement sur la question de la démondialisation (woxx 1159). Le parti pris souverainiste de Nikonoff, parfois argumenté, parfois occulté, amènera ceux qui ne le partagent pas à une appréciation ambivalente du livre. Il est utile, voire irremplaçable en matière de critique pertinente de l’Union monétaire existante et de l’univers idéologique dans lequel elle a été conçue. Mais « Sortons de l’euro ! » convainc beaucoup moins au niveau des alternatives proposées et notamment des arguments en faveur d’une sortie. Mis à part l’argument que voici … au vu d’un éclatement de plus en plus probable : « Une telle explosion [de la zone euro], au demeurant, n’est pas souhaitable. Il vaut mieux décider de sortir consciemment de l’euro, à froid, en ayant le soutien des populations et dans la perspective de rompre avec le néolibéralisme, sans se fâcher avec ses voisins. »

Sortons de l’euro, Jacques Nikonoff, Mille et une nuits, 2011

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