Le ministère de l’Ă©ducation semble avoir lâchĂ© du lest en acceptant de resserrer les critères de promotion dans les lycĂ©es.
Mais c’est pour mieux se consacrer aux vĂ©ritables rĂ©formes.
Depuis que le conseil de gouvernement a, fin aoĂ»t, avalisĂ© l’Ă©nième refonte des critères de promotion dans les enseignements secondaire et secondaire technique (voir woxx no 866), les syndicats d’enseignants ont affichĂ© leur satisfaction assortie d’un „on vous l’avait bien dit“ narquois. Tandis que l’Apess se dit „soulagĂ©e que le ministère se soit finalement rĂ©solu Ă amender quelques-unes des dispositions incongrues du règlement de 2005“, la FĂ©duse/Enseignement-CGFP dĂ©cèle un „mea culpa“ de la part du ministère de l’Ă©ducation (MEN). Quant au SEW-OGBL, il „salue“ sobrement ces „dispositions“.
Mais pourquoi ces fameux critères dĂ©clenchent-ils tant de passions professorales? Et de quoi s’agit-il au juste? Il faut bien dire ce qui est: sans un solide bagage mathĂ©matique, il devient de plus en plus compliquĂ© de savoir quelles notes dans quelles branches suffisent pour qu’un Ă©lève puisse rĂ©ussir son annĂ©e. Et jusqu’oĂą il doit monter en français pour pouvoir compenser les mathĂ©matiques. Mady Delvaux, la ministre socialiste de l’Ă©ducation nationale, n’a jamais cachĂ© son scepticisme, tout comme un bon nombre de jeunes enseignants, face au système de notation luxembourgeois. Dans un entretien accordĂ© au mensuel „Forum“ du mois de septembre, la ministre affirme qu’elle se rĂ©jouirait de „pouvoir introduire avant la fin de la lĂ©gislature un système d’Ă©valuation radicalement diffĂ©rent“.
Cette rĂ©forme dĂ©cidĂ©e Ă la va-vite en plein Ă©tĂ© – ce dont les syndicats se plaignent – aura par ailleurs permis de les occuper durant leurs vacances estivales. Dans ses „rĂ©flexions“, l’Apess explique que ce dĂ©bat „a accaparĂ©“ son bureau „dès le mois d’aoĂ»t“. Elle en a donc profitĂ© pour pondre un long brĂ©viaire pĂ©dagogique de huit pages. A ses yeux d’ailleurs, la note „a l’avantage de la transparence, de la clartĂ© et de la valeur symbolique“. L’Apess aime tant les notes qu’elle se fĂ©licite de l’introduction de la mention „excellent“ pour les notes de plus de 52 points lors des examens de fin d’Ă©tudes.
51 n’est pas excellent
Les syndicats peuvent donc bien se fĂ©liciter complaisamment devant la rĂ©forme de la rĂ©forme des critères de promotion qui ressèrent les conditions de compensation. Or, cĂ´tĂ© ministère, ce recul ressemble bien plus Ă un mouvement tactique destinĂ© Ă calmer l’ire des syndicats en vue de rĂ©formes autrement plus profondes. En effet: pourquoi Delvaux se cramponnerait-elle Ă une rĂ©formette controversĂ©e alors qu’elle entend bientĂ´t remplacer tout le système?
Aux yeux de l’un ou l’autre syndicat, l’essentiel est sauf. Pour l’instant. Devant des critères de compensation plus difficiles Ă surmonter, les Ă©lèves ne seront plus tentĂ©s de passer leur annĂ©e „dans un fauteuil“. En effet, Ă entendre certains enseignants, l’on pourrait croire que tous les problèmes rencontrĂ©s Ă l’Ă©cole sont engendrĂ©s soit par des Ă©lèves trop paresseux, soit par leurs parents irresponsables ou par un ministère qui dĂ©raisonne. Par contre, le système scolaire et ceux qui le servent seraient irrĂ©prochables. La FĂ©duse/Enseignement illustre Ă merveille cette attitude lorsqu’elle revendique, dans son communiquĂ© de presse de rentrĂ©e, qu’au sein du stage pĂ©dagogique, „l’accent doit ĂŞtre mis sur les aspects didactiques inhĂ©rents aux branches“ et demande Ă „laisser tomber une pseudo-formation psychologisante“. Fari Khabirpour, directeur du Centre psychologique d’orientation scolaire (CPOS), ne s’Ă©tonne guère que les Ă©lèves fassent moins d’efforts Ă mesure que les critères de promotion sont revus Ă la baisse. „Mais c’est ce qui arrive lorsqu’on essaie de motiver les Ă©lèves uniquement par le biais de ce système de notation“, estime-t-il. En gros, les Ă©lèves jouent le jeu, mais ne s’intĂ©ressent pas plus que ça Ă un système scolaire qui ne fait non plus pas grand chose pour les motiver.
Question de mentalité
Fari Khabirpour pense quant Ă lui que les rĂ©formes du système d’Ă©valuation actuel ne sont rien d’autre que „du retouchage, de la chirurgie plastique effectuĂ©e sur l’Ă©ducation“ et que „les problèmes sont Ă chercher ailleurs“. Et de soutenir la dĂ©marche du ministère consistant Ă vouloir introduire des „socles de compĂ©tences“. Ce concept doit permettre, contrairement Ă la pratique actuelle, de dĂ©passer la mĂ©thode traditionelle: ingurgiter les connaissances aux Ă©lèves pour qu’ils les recrachent le moment venu, lors des examens. Les „socles de compĂ©tences“ s’inscrivent dans une mĂ©thode d’Ă©valuation dite transversale. Termes barbares, mais le principe est le suivant: l’enseignant doit, au-delĂ de la transmission du savoir, faire en sorte que l’Ă©lève puisse hierarchiser, puis appliquer pratiquement les connaissances acquises.
Qui dit rĂ©forme des mĂ©thodes, dit aussi rĂ©forme de la tâche de l’enseignant, pierre d’achoppement entre le MEN et l’intersyndicale enseignante (composĂ©e de l’Apess, du SEW et de la FĂ©duse). DĂ©jĂ , cinq entrevues entre les protagonistes ont eu lieu. Lors de sa confĂ©rence de presse de rentrĂ©e ce jeudi, Mady Delvaux a rĂ©pĂ©tĂ© ce en quoi cette redĂ©finition devrait consister: „la tâche doit dĂ©sormais intĂ©grer des activitĂ©s multiples comme la remĂ©diation, le tutorat des Ă©lèves, l’implication dans la vie du lycĂ©e, la participation Ă la gestion autonome, le travail et la concertation en Ă©quipe pĂ©dagogique, l’organisation d’une concertation au sein d’une discipline ou entre des disciplines, les rencontres avec les parents“. „Il faut se poser la question de savoir si tous les enseignants sont prĂŞts Ă effectuer un changement de paradigmes“, remarque Fari Khabirpour.
Pourtant, il n’est pas besoin d’aller très loin pour trouver des syndicats enseignants qui poussent la rĂ©flexion pĂ©dagogique un peu plus loin: en France par exemple. Dans un texte intitulĂ© „L’Ă©cole de la rĂ©publique n’appartient pas aux ‚RĂ©publicains'“ du syndicat SUD-Education, on peut lire la chose suivante: „L’acquisition des connaissances est d’autant plus efficace et dynamique qu’elle prend corps dans des groupes vivants et qu’elle a un sens pour les enfants. A ce compte, on va souvent au-delĂ des programmes sur lesquels se crispent les tenants de la tradition“.

