DROIT À L’INFORMATION: Fuite en avant

Le petit scandale autour de « Police TV » révèle plus que le malaise existant et connu entre la police et la presse : il est le symptôme d’une culture d’Etat malsaine et secrète.

Admettons : cela fait un peu Corée du Nord, le fait que la police luxembourgeoise commence à produire ses propres émissions pour informer le public de ses activités. Et la première émission de « Police TV » a de quoi faire froid dans le dos, pour tout observateur critique : justement parce qu’il manque une chose, la critique – voire l’autocritique. Et que le porte-parole officiel de la police se soit laissé aller à prétendre que cette opération de communication répondait à une nécessité, « parce que les journalistes ne font plus ce travail correctement », est d’un côté outrageant, de l’autre typique de la situation au Luxembourg, et pas uniquement pour les journalistes qui tentent d’obtenir des informations des autorités policières, mais pour tout citoyen.

Faut-il rappeler le fait que ce pays ne dispose toujours pas d’une loi qui garantit un accès efficace à l’information ? Que le Luxembourg est le seul pays européen – à part Malte et Chypre – à ne pas en disposer ? Et que le projet de loi « relatif à l’accès des informations détenues par l’administration », déposé fin janvier par Jean-Claude Juncker en personne ne vaut pas le papier sur lequel il a été imprimé – vu qu’au lieu d’ouvrir les portes des administrations aux citoyens et de les inviter à prendre part à la vie de l’Etat, il ne fait que les entrouvrir pour mieux les claquer ? Les avis émis par différentes institutions sur cette loi le confirment. Comme celui de la Chambre des métiers, qui vient de tomber cette semaine. Dans ses observations, ses responsables regrettent « que le projet de loi exclut de son champ d’application des autorités relevant pourtant de la sphère du droit administratif alors que cela va au détriment de l’objectif de transparence visé par cette réforme ». Et de commenter l’article 6 du projet de loi – celui qui exclut le droit de « reproduire, de diffuser ou d’utiliser à des fins commerciales, les documents en question » – qui est un pied de nez à la presse dans son ensemble – en attirant l’attention sur le fait que cette disposition risque d’être contraire aux directives européennes. Donc, comme avec les bourses étudiantes, l’Etat prend le risque d’aller droit dans le mur devant la Cour de justice de l`Union européenne, juste pour garder ses acquis.

Donc, en un certain sens, on pourrait prendre l’opération de charme, très onéreuse d’ailleurs, car avec les 400.000 euros on aurait pu combler beaucoup d’autres trous dans les budgets de la police, comme une fuite en avant. Au lieu d’attendre qu’on s’informe, on préfère informer soi-même. Que ces émissions sur « Police TV » ne seront pas critiques, cela le porte-parole de la police le confirme : « Il ne s’agit pas de faire dans la critique, mais d’informer le public de notre point de vue. » Face aux accusations du Conseil de presse, qui se plaint des difficultés pour les journalistes d’obtenir des informations fiables de la part de la justice, Vic Reuter se demande : « Je ne comprends pas ce qu’ils veulent exactement ? On a une permanence que les journalistes peuvent appeler s’ils veulent savoir quelque chose. Mais pour certaines informations nous sommes tenus au secret de l’instruction, ou à la présomption d’innocence d’une personne. Quant aux bulletins de presse, s’ils ne sont pas complets c’est qu’ils sont trop gros, ce matin encore, le bulletin complet faisait 248 pages. Alors, on fait le tri. » Et c’est justement là le problème – car ce n’est pas à la communication de faire ce tri mais aux journalistes d’éplucher les bulletins – complets si possible. Une telle ouverture aurait fait beaucoup mieux qu’une opération de communication.


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