Depuis janvier 2026, Sonia da Silva dirige l’Institut Pierre Werner (IPW). Celle qui était chargée du service communication du Musée national d’archéologie, d’histoire et d’art de 2014 à 2025 revient sur son parcours, sa conception de la culture et sa volonté de faire de l’IPW un espace de dialogue et de réflexion.

Sonia da Silva, directrice de l’IPW depuis janvier 2026 (Photo : Yolène Le Bras)
woxx : Vous êtes passée par le journalisme, l’édition, la communication, la traduction… Quel fil rouge voyez-vous aujourd’hui entre toutes ces expériences ?
Sonia da Silva : Je pense que mes compétences les plus solides sont celles acquises avec le journalisme. Il m’a permis d’être dans l’échange. C’est quelque chose qui rejoint la philosophie de l’IPW : favoriser l’échange entre des personnes de cultures différentes. Ici, on est simplement dans un niveau un peu plus soutenu, puisque nous essayons de stimuler l’esprit critique et pas seulement de rapporter des faits. La traduction rejoint également cette philosophie. Traduire, c’est pour moi le geste d’hospitalité par excellence, c’est établir des ponts vers une autre culture. Et c’est aussi ce que nous essayons de faire ici.
Vous avez également consacré une grande partie de vos recherches à la littérature. Quelle place occupe-t-elle encore dans votre travail ?
La littérature est le meilleur vecteur pour aborder des thèmes de société et essayer de se mettre à la place de l’autre. Elle permet de prendre du recul par rapport à nos propres préoccupations et de faire davantage corps avec la société. Et surtout, elle permet d’aborder énormément de sujets sans se limiter à un genre. On peut parler de politique, de société, d’intimité… de tout. C’est un formidable instrument de communication.
Vous avez grandi au Luxembourg dans une famille issue de l’immigration portugaise. Est-ce que cela a influencé votre rapport à la culture et aux langues ?
Le fait d’avoir le portugais comme langue maternelle me permet peut-être d’avoir une sensibilité plus large à d’autres cultures. Je suis aussi très reconnaissante de la richesse linguistique que le Luxembourg offre à ses élèves. Partir d’emblée bilingue, trilingue, voire davantage, dans le monde du travail, c’est extrêmement précieux. C’est aussi emblématique de ce que l’Europe peut être : un espace où chérir nos différences de manière pacifique.
« Il faut faire les choses avec le cœur, avec conviction et empathie. »
Le plurilinguisme peut pourtant être un défi pour les institutions culturelles. Dans quelle langue s’adresser au public ?
Je pense que c’est un faux débat. Le Luxembourg évolue, certaines langues ont pu avoir une prédominance à certaines périodes, mais d’autres commencent également à percer. À l’IPW, nous avons vocation à défendre les trois langues correspondant aux États membres qui le financent : le luxembourgeois, l’allemand et le français. Elles sont emblématiques de notre identité et de notre environnement. Je ne me sens pas forcément appelée à défendre une programmation anglophone, même si la communauté anglophone s’est beaucoup développée. Il faut aussi que les différentes communautés s’adaptent à la réalité du pays. Le portugais n’est pas une langue officielle, mais cela ne m’empêche absolument pas d’établir des ponts avec des acteurs culturels portugais susceptibles de s’exprimer en français ou en allemand.

Sonia da Silva a commencé à mettre en place trois nouveaux cycles : sur la philosophie, sur le féminisme et sur les grandes biographies. (Photo : Yolène Le Bras)
Vous avez justement plusieurs projets avec des personnalités portugaises. Est-ce lié à votre propre parcours ?
J’ai mis ces projets en place parce que je sais qu’il existe une communauté portugaise très friande de culture. Mais je ne choisis pas ces personnes parce qu’elles sont portugaises, je choisis des profils pour leur excellence et leur dimension internationale. Nous allons par exemple accueillir Teolinda Gersão, une grande romancière portugaise et germaniste de formation, autour de Martha Freud, et nous allons également recevoir Lídia Jorge, qui est pour moi une immense romancière. Nous travaillons notamment avec le centre culturel Camões, qui a pour mission de défendre la langue portugaise. Mais je suis tout aussi tournée vers les autres pays d’Europe. Tout m’intéresse dès lors que cela se fait dans un esprit de bienveillance, d’enrichissement et d’ouverture.
Comment êtes-vous finalement arrivée à la direction de l’IPW ?
Avoir un titre de directrice n’est pas le type d’ambition qui m’a motivée. Quand cette éventualité a commencé à me traverser l’esprit, je me suis dit que c’était peut-être le moment de changer. J’allais avoir 50 ans, et je me suis dit : « Donne-toi un nouvel élan professionnel. » J’ai toujours regardé les activités de l’IPW avec beaucoup d’admiration. J’avais d’ailleurs, en tant que journaliste à l’époque, assisté à son inauguration, en présence des trois ministres des Affaires étrangères. J’avais trouvé ce moment extrêmement symbolique.
Après huit mois à sa tête, qu’avez-vous découvert et mis en place ?
Je suis encore en train de chercher ma place, et les gens sont aussi en train d’apprendre à me connaître. Une grande partie du programme de 2026 était déjà engagée, mais j’ai néanmoins réussi à mettre en place trois projets qui correspondent aux trois nouveaux accents que je souhaite donner à l’institut : un cycle de philosophie, un cycle sur le féminisme et un cycle consacré aux grandes biographies.
Comment toucher un public qui n’est pas déjà convaincu par les questions culturelles ou européennes ?
Je n’ai pas de solution miracle. Le tissu social a énormément changé et va encore évoluer. Il faudra toujours chercher à renouveler les publics. Les partenariats constituent déjà différentes portes d’entrée avec des ambassades, des associations de défense des droits des femmes, des acteurs culturels ou académiques… Il faut également diversifier les horaires et inviter davantage de personnes ayant des parcours migratoires moins classiques, afin de coller à la réalité de la société. Je pense qu’il faut être attentif au profil des personnes que l’on invite. On ne les invite pas simplement parce qu’elles ont une certaine notoriété, mais parce qu’elles ont un discours et un message capables de porter, de sensibiliser et d’intéresser. Il faut faire les choses avec le cœur, avec conviction et empathie, et choisir des personnes qui sont véritablement dans le partage.
« Quand les femmes sont brillantes, je pense qu’il faut leur donner davantage d’espace. »
Vous avez également décidé de mettre davantage les femmes en avant. Pourquoi ?
Le féminisme n’est pas un combat contre les hommes. C’est un combat avec les hommes et pour l’égalité. Le jour où il sera devenu obsolète, on pourra tous ouvrir une bouteille de champagne. Mais cela risque de ne pas arriver tout de suite. Comme pour les droits humains, il ne faut jamais croire que le combat est gagné. Il faut garder les yeux ouverts sur la marche du monde, être attentif aux petites perversions et ne jamais lâcher. On voit bien que les femmes sont souvent les premières à subir les conséquences des mouvements extrêmes. Dans certains pays du Sud, notamment dans mon pays d’origine, la montée de certains discours m’inquiète beaucoup. Je cherche toujours à avoir des femmes dans la programmation, mais les compétences passent d’abord. Ce n’est pas une affaire de quotas. Simplement, quand les femmes sont brillantes, je pense qu’il faut leur donner davantage d’espace.
Vous souhaitez aussi élargir les horizons littéraires de l’IPW.
Oui. En littérature, on a souvent les yeux rivés sur la France et l’Allemagne. Mais il faut aussi regarder ce qui se passe en Suisse, en Belgique et ailleurs. Nous allons par exemple accueillir des autrices belges et suisses pour permettre au public de découvrir ce qui se passe dans ces pays sur le plan littéraire. Il faut davantage cultiver cette ouverture. Et je veux éviter autant que possible le « star-system ». Bien sûr, quelques grands noms peuvent attirer le public, et c’est nécessaire. Mais notre mission est davantage réflexive. Quand nous invitons Leïla Slimani, par exemple, ce n’est pas simplement parce qu’elle est Leïla Slimani. Son dernier livre interroge son rapport à la langue arabe, à sa langue maternelle et à cette question de l’appartenance entre plusieurs langues et cultures. C’est un sujet qui résonne particulièrement au Luxembourg.
D’après vous, quel débat manque aujourd’hui au Luxembourg ?
Je pense qu’il faudrait être moins individualiste et mieux comprendre l’autre. Nous vivons encore dans un énorme confort matériel et économique, mais tout cela peut basculer du jour au lendemain. Nous avons besoin de cultiver la solidarité et de ne pas fermer les yeux sur ce qui se passe dans les pays voisins. Il faut aussi reconnaître les fruits des sacrifices accomplis par les générations précédentes et être digne de l’héritage qu’elles nous ont laissé. C’est notamment ce que représente Pierre Werner, dont l’institut porte le nom. Il avait une vraie vision de l’Europe et cherchait à établir des liens avec les pays voisins. Notre mission est de continuer à cultiver cette ouverture et une véritable citoyenneté européenne. L’Europe est non seulement une terre d’accueil, mais aussi une terre où la Liberté peut encore s’écrire avec un grand L. Ce n’est pas rien aujourd’hui.
Quel rôle la culture peut-elle jouer face à la montée des nationalismes et de l’extrême droite ?
Elle joue certainement un rôle. Mais nous sommes aussi peu de chose face à des enjeux sécuritaires qui pèsent de plus en plus sur les budgets. La culture, elle, existera toujours et a vocation à être révolutionnaire, notamment parce qu’elle peut s’opposer au capitalisme, à l’oligarchie et à certaines formes de domination. L’information est aujourd’hui prise d’assaut par des manipulateurs. La culture a donc aussi un rôle de sensibilisation à jouer sur ce terrain.
« La culture, elle, existera toujours et a vocation à être révolutionnaire. »
Jusqu’où l’IPW doit-il aller dans le débat politique ?
L’institut est un formidable instrument de diplomatie culturelle, et sa vocation est singulière. On peut accueillir des personnes avec lesquelles on n’est pas d’accord sur tout. Nous avons par exemple organisé une rencontre autour de la Russie avec deux anciens ambassadeurs, l’un français, l’autre luxembourgeois. Dans le public se trouvaient aussi des personnes russes qui étaient probablement favorables à Vladimir Poutine. Elles ont pu prendre la parole, car le dialogue est non négociable. La limite se situe là où il y a instrumentalisation, violence ou volonté de détourner la programmation à des fins politiques. Je suis extrêmement vigilante sur ce point. L’IPW doit rester un institut neutre. Les partenariats doivent donc être construits avec des institutions culturelles ou associatives dont on sait qu’elles ne sont pas elles-mêmes partie prenante d’une orientation politique particulière.
Vous avez également lancé une démarche de mécénat privé. Pourquoi ?
Je l’avais déjà expérimentée dans mon précédent poste, notamment à travers des campagnes de financement participatif. Cette idée me séduit : sensibiliser le citoyen à un effort culturel collectif. Tout ne tombe pas du ciel, et l’État ne peut pas tout financer ni subventionner. Si quelqu’un se dit qu’il peut mettre 20, 30 ou 40 euros dans la programmation d’un institut parce qu’il estime qu’il fait du bon travail, je trouve cette démarche assez noble. Nous travaillons aussi énormément en partenariat, et c’est une vraie force.
Quel IPW voulez-vous laisser derrière vous ?
Je ne veux pas forcément bouleverser l’institut. L’IPW est une structure qui est bien ancrée localement et qui jouit d’une grande réputation. Je veux perpétuer cet héritage, renforcer ce qui fonctionne, donner davantage de clarté à la programmation, améliorer notre visibilité et surtout créer un véritable sentiment de communauté. L’IPW est un lieu où les gens sont appelés à se rencontrer, à dialoguer et à échanger. Nous sommes tous en manque de lien social, et le réseau que nous voulons offrir doit être profondément humain. Et j’ai de l’espoir, je pense que le Luxembourg est peut-être le plus bel exemple de ce que l’Europe pourrait devenir : nous vivons de manière relativement heureuse et pacifique sur un terrain multiculturel. Il y a évidemment des choses qui ne fonctionnent pas parfaitement, mais nous avons réussi à mettre en pratique certaines des plus belles valeurs humanistes. J’espère que le pays continuera à aller dans cette direction.
Une vie entre les langues
Du journalisme à la traduction, en passant par l’édition et la culture, Sonia da Silva a construit un parcours marqué par les passerelles entre les langues et les univers culturels. Elle a notamment traduit plusieurs poétesses portugaises et participé à la création du Printemps des poètes – Luxembourg. Une expérience qui nourrit aujourd’hui sa conception de la culture comme espace de rencontre et de dialogue.

