Le taux de chĂ´mage augmente, le plein-emploi est plus loin que jamais. Serait-il temps de changer radicalement d’approche ?

Les huit heures quotidiennes, c’était en 1856 qu’on les voulait !
« A mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l’homme avec une rapiditĂ© et une prĂ©cision sans cesse croissantes, l’ouvrier, au lieu de prolonger son repos d’autant, redouble d’ardeur, comme s’il voulait rivaliser avec la machine », Ă©crivait Paul Lafargue, gendre de Karl Marx et auteur de l’ouvrage « Le droit Ă la paresse » en 1880. Aujourd’hui, c’est la machine qui a pris le dessus.
Le taux de chĂ´mage au Luxembourg est de 7,3 pour cent en juillet, ce qui reprĂ©sente 18.103 personnes. Sur un an, cela signifie une augmentation de 6,6 pour cent, c’est-Ă -dire 1.115 personnes. Le nombre de chĂ´meurs affectĂ©s Ă une mesure pour l’emploi est de 7.538. En un an, il a augmentĂ© de 7,7 pour cent. Le nombre d’offres d’emploi dĂ©clarĂ©es auprès de l’Adem a lui augmentĂ©, passant de 2.106 en juillet 2013 Ă 2.649 en juillet 2014. Parmi ces offres, le secteur « support Ă l’entreprise », regroupant les fonctions – externalisĂ©es – qui ne font pas partie du processus de production, mais qui participent au fonctionnement d’une sociĂ©tĂ©, telles que l’informatique, la comptabilitĂ© ou le marketing, reprĂ©sente près de 30 pour cent. Les services Ă la personne et Ă la collectivitĂ© – le secteur social donc – fournissent 13,5 pour cent des offres d’emploi. Ils sont suivis par le secteur de la construction, du bâtiment et des travaux publics avec 13 pour cent.
Dans une interview accordĂ©e au « Jeudi » le 14 aoĂ»t, Ă une dizaine de jours de la publication des chiffres du chĂ´mage, le ministre du Travail Nicolas Schmit se montre plutĂ´t optimiste. « Je crois qu’on va pouvoir progressivement stopper la hausse du chĂ´mage », affirme-il, puis ajoute : « Nous sommes Ă un tournant. » Le plein-emploi Ă©tant pour lui « un objectif qu’il ne faut pas perdre de vue », il veut « rĂ©flĂ©chir Ă un autre type de croissance » et « miser sur la productivitĂ©, l’innovation, l’environnement ». Entre les lignes, son optimisme est plus qu’hĂ©sitant – « progressivement stopper la hausse du chĂ´mage » ne veut pas dire retourner au plein-emploi, ni mĂŞme faire baisser le nombre de chĂ´meurs.
Des alternatives socialement justes
Face au chĂ´mage de masse, Ă l’explosion du travail prĂ©caire et Ă la dĂ©gringolade de l’Etat-providence, il existe des alternatives socialement justes aux solutions prĂ´nĂ©es actuellement, qui, elles, semblent toutes passer par une croissance forte. Ainsi, dans son numĂ©ro spĂ©cial de janvier 2014 intitulĂ© « ChĂ´mage : A-t-on vraiment tout essayĂ© ? », le magazine « Alternatives Ă©conomiques » propose plusieurs options. « Rapprocher postes Ă pourvoir et demandeurs d’emploi », se nomme la première, et c’est ce que prĂŞche depuis longtemps Nicolas Schmit.
« C’est plus rentable pour l’Etat d’investir dans la formation de quelqu’un qui retrouvera ainsi un emploi que de lui allouer des indemnitĂ©s sans projet d’accompagnement », explique-t-il dans « Le Jeudi ». Pour rappel, le nombre de postes vacants dĂ©clarĂ©s Ă l’Adem et non pourvus Ă la fin du mois de juillet 2014 Ă©tait de 3.970. Un nombre qui pourrait ĂŞtre rĂ©duit par des formations ciblĂ©es pour les demandeurs d’emploi, voire par une orientation de la formation professionnelle vers les besoins des employeurs. Cependant, le ciblage n’est pas une formule magique et ne suffira pas pour atteindre le plein-emploi.
Si le chĂ´mage est tellement Ă©levĂ©, c’est que le marchĂ© du travail est saturĂ©. Les emplois qui sont créés, et les chiffres le montrent, sont des emplois administratifs et pĂ©riphĂ©riques, pas nĂ©cessaires Ă la production ni mĂŞme Ă la sauvegarde de notre niveau de vie. Pour l’anthropologue David Graeber, qui, dans le hors-sĂ©rie d’« Alternatives Ă©conomiques » pose la question « Pourquoi ne travaillons-nous pas seulement trois heures par jour ? », ce sont des emplois qui existent en partie « parce que chacun passe beaucoup de temps Ă travailler dans toutes les autres activitĂ©s ». Ce qui l’amène Ă Ă©crire : « Les emplois productifs (?) ont Ă©tĂ© très largement automatisĂ©s. (?) Mais plutĂ´t qu’Ă une rĂ©duction massive du temps de travail (?), nous avons assistĂ© au gonflement des emplois administratifs au sens large. » Des emplois qu’il appelle des « boulots de merde », puisqu’ils seraient « inutiles » et « dĂ©nuĂ©s de sens ». Graeber fait rĂ©fĂ©rence Ă John Maynard Keynes, qui prĂ©disait en 1930 qu’avant la fin du siècle, « la technologie [serait] suffisamment avancĂ©e pour permettre Ă des pays comme le Royaume-Uni ou les Etats-Unis de parvenir Ă une semaine de travail de 15 heures ».
Conséquences sociales dramatiques
Et si la diminution du chĂ´mage passait par une rĂ©duction du temps de travail ? DĂ©laissĂ©e par les syndicats, dĂ©criĂ©e comme inefficace et irresponsable par le patronat, cette revendication pourrait pourtant reprĂ©senter au moins une partie de la solution face au chĂ´mage de masse. Selon la fondation Copernic, think tank critique du libĂ©ralisme français, 80 pour cent du chĂ´mage seraient Ă expliquer par la technologie, donc par des gains de productivitĂ© : « Nous produisons de plus en plus, de plus en plus vite, avec de plus en plus de machines. Ainsi, depuis les annĂ©es 1960, on produit cinq fois plus vite qu’avant. » Depuis la rĂ©volution industrielle, gains de productivitĂ© et rĂ©duction du temps de travail se seraient plus ou moins Ă©quilibrĂ©s : par l’introduction du repos du dimanche, puis de celui du samedi, ainsi que par la diminution des heures de travail quotidiennes. Aujourd’hui, c’est le chĂ´mage qui servirait de variable d’ajustement, « avec toutes les consĂ©quences sociales dramatiques que l’on connaĂ®t ».
« Alternatives Ă©conomiques » partage cette vision des choses. Pour Guillaume Duval, auteur de l’article « L’indispensable rĂ©duction du temps de travail », la mise en place des 35 heures hebdomadaires en France Ă©tait un succès, malgrĂ© toutes les complications engendrĂ©es et le fait qu’elle ait Ă©tĂ© perçue comme un Ă©chec. 350.000 emplois auraient Ă©tĂ© créés suite Ă la « loi des 35 heures », tout comme « le recul du chĂ´mage ainsi enclenchĂ© et le pouvoir d’achat supplĂ©mentaire distribuĂ© » auraient « dopĂ© l’activitĂ© ». Entre 1997 et 2001, après l’introduction de la loi dite « Aubry » en rĂ©fĂ©rence Ă la ministre du Travail de l’Ă©poque, deux millions d’empois nouveaux auraient Ă©tĂ© créés. Contrairement Ă ce qu’affirment les adversaires de la semaine de 35 heures, pour l’inspecteur du travail français Denis Aribault et l’Ă©conomiste StĂ©phanie Treillet, membres de la fondation Copernic, le coĂ»t salarial par unitĂ© produite aurait diminuĂ© depuis. Une rĂ©duction des heures de travail permettrait de rĂ©partir l’activitĂ© sur une plus grande masse de salariĂ©s, et donc de combattre effectivement le chĂ´mage.
Sortir de l’impasse
Il semble aujourd’hui plus nĂ©cessaire que jamais de changer notre rapport au travail. Autrefois moyen et condition d’Ă©panouissement et de participation Ă la vie sociale, il est aujourd’hui en train de devenir un privilège. Alors que le progrès le permettrait, le temps de travail ne diminue pas, le travail n’est pas rĂ©parti sur un plus grand nombre de personnes. Pour sortir de l’impasse, du cercle vicieux du chĂ´mage de masse qui sert comme variable d’ajustement afin de rĂ©gler la diffĂ©rence entre la demande nettement plus importante que l’offre, il est nĂ©cessaire de changer de variable. La rĂ©duction du temps de travail serait une solution, efficace et socialement juste.

