Formation iconique et parmi les plus influentes de la culture hip-hop, De La Soul était sur la scène de la Rockhal, le 9 octobre dernier. Entourés de neuf musiciens, les rappeurs new-yorkais ont livré un spectacle réjouissant et festif, à l’occasion des 35 ans de la sortie de « 3 Feet High and Rising », leur premier album.

Posdnuos, Maseo et leurs musiciens sur la scène de la Rockhal, le 9 octobre, ultime date de leur tournée européenne. (Photo : Fabien Grasser)
Trois adjectifs résument la prestation livrée par De La Soul à la Rockhal le 9 octobre : festive, joyeuse et positive. Trente-cinq ans après la sortie de son premier album, « 3 Feet High and Rising », le groupe de rap new-yorkais conserve l’esprit singulier qui l’avait propulsé au firmament de l’univers hip-hop, dont il avait brisé les codes à la fin des années 1980. « On espère que vous êtes là pour faire la fête », lance d’emblée Posdnuos en entrant sur scène, aux côtés de son comparse, DJ Maseo, avec lequel il partage aussi le micro. Le message est parfaitement reçu par les quelques centaines de spectateurs·trices rassemblé·es dans la salle du Club de la Rockhal. Pendant une heure trente, l’ambiance est bien à la fête pour un public aux âges variés, réunissant aussi bien des ados que son lot de quinquas forcément un peu nostalgiques. Preuve que De La Soul est une référence au-delà des générations dans l’histoire de ce genre musical, devenu le plus écouté au monde en l’espace de cinq décennies.
Mais le spectacle n’a rien d’une visite au musée menée par des vétérans du rap sur le retour, dont le seul but serait de faire tourner le tiroir-caisse. Le scénario n’avait pourtant rien d’improbable. Depuis une bonne dizaine d’années, nombre de « papys » du rock et de la pop reforment leurs groupes pour des tournées au cours desquelles ils se contentent le plus souvent de décliner les best of de leurs répertoires, ne proposant rien de franchement neuf. Ces concerts revival font le bonheur d’un public autant enivré par l’alcool que par les succès musicaux passés, qui leur rappellent leur jeunesse. Pour les tourneurs et les artistes, cette recherche du temps perdu s’avère très profitable, et c’est d’ailleurs souvent la seule raison d’être de ces retours. L’annonce de la reformation d’Oasis, au mois d’août, en est la parfaite illustration, la promesse de gains gigantesques pour une série de concerts programmés en 2025 ayant suffi à réconcilier Liam et Noel Gallagher, les frères ennemis pourtant réputés irréconciliables de la britpop.
Pour De La Soul, la question de la nouveauté artistique était doublement légitime. Le dernier album du groupe, « And the Anonymous Nobody… », était sorti en 2016. Il annonçait un renouveau prometteur, après des opus décevants par leur tonalité sacrifiant au R&B commercial. Mais aucun nouveau projet n’a vu le jour depuis. Surtout, l’an dernier, le groupe a perdu son troisième membre, David Jude Jolicoeur, mort d’une insuffisance cardiaque à l’âge de 55 ans. Dans les interviews qu’ils ont accordées ces derniers mois, Posdnuos (Kelvin Mercer de son vrai nom) et Maseo (Vincent Mason) ont répété que cette tournée est aussi un hommage à leur ami, qui, avant son décès, n’a cessé de dire qu’il était impatient de retrouver la scène, dont il était privé ces dernières années en raison de sa maladie.
De la couleur et des fleurs
Contrairement à de nombreux anciens rockeurs, les rappeurs new-yorkais ne s’étaient jamais séparés. Cette tournée mondiale, qui célèbre officiellement le 35e anniversaire de « 3 Feet High and Rising », s’inscrit donc dans une continuité qui se décline d’abord sur la scène, à laquelle ils vouent un attachement viscéral. Et cela se voit : lors de leur concert à Esch, l’échange avec le public est permanent. Posdnuos et Maseo, aux indéniables talents de comédiens, maîtrisent à la perfection le dialogue bienveillant, l’humour taquin et les tendres provocations, auxquels répond l’enthousiasme d’un public incontestablement conquis.
Et c’est encore sur scène que De La Soul se renouvelle, en s’adjoignant neuf musiciens. Un bassiste, un batteur, un guitariste, un claviériste, une section cuivre et des percussionnistes accompagnent et complètent les sons balancés par Maseo depuis ses platines et consoles. Cette association renforce la coloration soul, funk et jazz de la musique de la formation, dont c’est la marque de fabrique groovy depuis ses débuts.
De La Soul est né de la rencontre de trois lycéens au milieu des années 1980, dans l’État de New York, plus précisément à Amityville − la ville de « La Maison du diable », pour ceux qui possèdent la référence. Après la réalisation d’une maquette en 1988, le groupe enregistre « 3 Feet High and Rising » en 1989, avec le producteur Prince Paul, qui y apporte son art des samples, multiplié à un rythme sans précédent jusque-là dans le rap. L’album connaît un succès mondial quasi immédiat avec des titres phares comme « The Magic Number » ou « Eye Know », qui distille son texte sur l’air entraînant de « The Dock of the Bay », d’Otis Redding. Certains morceaux sont entrecoupés de courts sketches humoristiques, un autre signe distinctif qui fera bien des émules.
Le rap, c’est aussi la culture hip-hop et son esthétique. Là encore, « 3 Feet High and Rising » innove et surprend par sa pochette fleurie aux couleurs vives, à contre-courant d’un rap qui devient alors de plus en plus revendicatif et agressif sur la côte Est, tandis qu’en Californie débute la percée du gangsta rap, lequel glorifie fric, banditisme, violence et machisme. Des tendances qui vont peu à peu s’imposer commercialement dans le rap, mais auxquelles ne cède pas De La Soul. Le groupe revendique son pacifisme ainsi que son côté gentiment déjanté et décrète « l’ère de la marguerite » (Daisy Age), ce qui vaudra aux trois musiciens le surnom de hippies du rap.
Dédicaces et vannes
Trente-cinq ans plus tard, cette originalité anime et caractérise toujours De La Soul. Sans que cela ne paraisse désuet ou céder à une facilité routinière. Sur la scène de la Rockhal, les rappeurs revisitent leur répertoire en réservant une place particulière à leur premier opus. Ils prennent le temps de s’arrêter pour dédicacer les albums que brandissent des spectateurs·trices du premier rang. Les vannes que se lancent Posdnuos et Maseo, à l’évidence improvisées, témoignent de la persistance d’un esprit potache en rien surjoué. À leurs côtés, les musiciens apportent chacun leur touche personnelle au spectacle.
Pour sa tournée européenne, dont Esch est l’ultime date, le groupe est rejoint sur scène par Pharoahe Monch, autre rappeur new-yorkais quinquagénaire. Moins connu du grand public, il est adoubé dans le milieu du rap pour sa rhétorique et l’excellence de ses rimes. Sa prestation plus classique et ses textes plus âpres tranchent néanmoins avec la gaieté et la fraîcheur de De La Soul et casse quelque peu le rythme festif du concert.
En première partie, les Luxembourgeois de De Läb ont parfaitement assuré la transition vers De La Soul, avec un rap aux accents souvent joyeux et souriants. Leur prestation a avantageusement préparé le public à la suite de cette soirée assurément placée sous le signe de la fête. On en redemande.

