Dans les salles : La fille au bracelet

Entre malentendus et non-dits, comment juger si on ne comprend pas ? « La fille au bracelet », en brossant le portrait de l’accusée d’un fait divers sordide, plonge dans le fossé qui sépare les générations.

Conseillée par une avocate chevronnée, Lise conserve son aura mystérieuse. (Photos : Mathieu Ponchel)

Le scénario de « La fille au bracelet » est inspiré de celui d’« Acusada », de l’Argentin Gonzalo Tobal, sorti en 2019. Lise est accusée du meurtre de son amie Flora. Cette dernière avait publié sur les réseaux sociaux une vidéo montrant la jeune femme pratiquant une fellation. Mais au-delà de ce mobile présumé, l’enquête ne semble pas avoir apporté de preuves tangibles, seulement des soupçons. Le film s’attache donc à suivre le procès, deux ans après les faits, comme si spectatrices et spectateurs faisaient partie du jury populaire et se formaient aussi leur intime conviction. Le bracelet du titre, c’est le bracelet électronique que Lise doit porter après sa remise en liberté conditionnelle.

Là où « Acusada » était plus démonstratif, « La fille au bracelet » privilégie l’intériorité. Les scènes familiales y sont un habillage qui met en valeur le cœur du propos – les débats judiciaires – et l’incarnation des personnages y revêt une importance toute particulière. Sobre comme à son habitude, Roschdy Zem est bouleversant en père qui a tout abandonné pour clamer l’innocence de sa fille. Chiara Mastroianni offre également une belle composition de mère rongée à la fois par le doute et la culpabilité de douter. Petit bémol pour Anaïs Demoustier, un peu légère en avocate générale : on l’aurait souhaitée plus vindicative, mais peut-être est-ce là un biais lié aux représentations précédentes de cette fonction dans d’autres films de procès ? Pas forcément, puisque l’empathie qu’arrive à donner Pascal-Pierre Garbarini en président du tribunal est assez rare au cinéma. Annie Mercier, très en verve, est plus proche du stéréotype de l’avocate rompue à toutes les ficelles des procès.

Il fallait donc pour compléter ce tableau une comédienne convaincante pour incarner Lise. Et Mélissa Guers, dont c’est la première apparition à l’écran, remplit son contrat avec plus que les honneurs : les questions glissent sur elle, son visage impassible ne se prête pas au décodage, elle ne distille les faits qu’avec une parcimonie toute mystérieuse, bien qu’elle ait clamé son innocence depuis le début. Lise est une jeune femme d’aujourd’hui que ni le système judiciaire ni ses parents ne comprennent vraiment. Avant de se renfermer après son incarcération préventive, elle était joyeuse et extravertie, témoignent sa mère et son père. Elle couchait aussi avec plusieurs garçons, et même de temps en temps avec Flora, la victime. Ça, ils ne le savaient pas, ou ne voulaient pas le savoir. Ce sont les débats qui le leur apprennent. Confrontée à de forts soupçons, à défaut de preuves, Lise se défend à peine, semble ne pas éprouver d’émotions. Est-elle une fille facile ? demande l’avocate générale. Elle daigne enfin contre-attaquer : et Nathan, celui à qui elle a fait une fellation, dit-on de lui qu’il est un garçon facile ?

Le doute qui habite forcément le jury devient dans « La fille au bracelet » une terrible métaphore, celle de l’incompréhension d’une génération pour celle qui la suit. Car que Lise soit coupable ou pas, au fond, elle est jugée par un système qui sans cesse la renvoie à des valeurs morales dans lesquelles elle ne se reconnaît pas. Comme si en plus du meurtre de son amie, on l’accusait de ne pas se conformer à des injonctions sociétales qui ne figurent dans aucun code, pénal ou civil. La réussite du film est de cristalliser ce fossé de générations sans lourdeur et sans stigmatisation. Alors, coupable ou pas ? Même si finalement ça n’est pas le plus important, le mystère reste entier.

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