Dans les salles : Madre

Après le thriller politique « El Reino », Rodrigo Sorogoyen revient avec « Madre », qui prend plaisir à mener spectatrices et spectateurs là où on ne l’attend pas.

Elena et Jean jouent à cache-cache avec leurs sentiments. (Photo : Manolo Pavón)

Tout commence par cet appel du petit Iván, six ans, à sa mère, Elena, restée à Madrid. Il est seul sur une plage des Landes, en France : son père est retourné à la caravane un instant, le laissant sans surveillance. Et puis arrive un homme aux intentions inconnues, qu’on ne verra pas, puisque toute la scène se passe dans l’appartement d’Elena. Celle-ci, terrorisée, essaie à distance de mettre son fils à l’abri. Ce point de départ, c’est celui d’un court métrage que le cinéaste a réalisé en 2017, qui laissait en suspens la résolution : crise de terreur injustifiée de la jeune mère ou véritable fait divers tragique ?

Pour transformer cette histoire en long métrage, Rodrigo Sorogoyen a choisi la seconde option. Dix ans après, Elena travaille dans un bar-restaurant des Landes, non loin du lieu où son fils a disparu. Des recherches, qu’on comprend vaines, pas un mot. La bifurcation est intelligente : là où on s’attendait, après cette poignante scène d’introduction, à une enquête policière avec force révélations à retardement, « Madre » prend le chemin de traverse du drame psychologique. C’est donc au lent travail de deuil d’une mère que l’on assiste, à sa reconstruction chaotique, à sa difficulté à s’engager dans une relation suivie. Joseba, qui veut l’emmener vivre avec lui aux environs de Saint-Sébastien, en sait quelque chose. Mais si « la folle de la plage », comme elle est surnommée localement, est fragile, elle n’en a pas moins retrouvé une sorte de routine apaisante.

On s’en doute, un grain de sable va venir contrarier cette mécanique plus ou moins bien huilée. Lors d’une de ses longues balades solitaires en bord de mer, Elena rencontre Jean, qui a le même âge qu’aurait eu son fils s’il était encore vivant. La relation entre eux va vite se développer, au grand dam des parents du jeune homme. Mais là aussi, Sorogoyen se plaît à ne pas s’aventurer dans les chemins balisés : on évite la rapide amourette d’un adolescent et d’une femme de plus de vingt ans son aînée, pour voir s’installer des regards, des silences, des contacts. Une sorte d’amour filial un peu trouble, que le cinéaste souligne au plus près par sa réalisation. Les longs plans-séquences, les panoramiques, les scènes de plage récurrentes, tout concourt à créer une atmosphère prenante et ambiguë, soutenue par les nappes sonores de la musique d’Olivier Arson. Un parti pris qui ne plaira pas à tout le monde, certainement, mais qui colle parfaitement à la psychologie des personnages. Il faut savoir se plonger dans cette atmosphère, et si l’on y parvient, l’immersion dans ces eaux de mi-marée prend un caractère sage en apparence, mais pourtant sulfureux.

Récompensée par le prix de la meilleure actrice de la section « Horizons » à la Mostra de Venise en 2019, Marta Nieto joue Elena avec toute la retenue nécessaire, se lâchant avec violence parfois, comme pour faire éclater la bulle de convenances qu’elle cherche à préserver dans sa relation avec Jean. Celui-ci est incarné par le jeune Jules Porier, moins expressif dans ses silences gênés ; les acteurs et actrices de la distribution française bénéficient de rôles moins convaincants, la petite faiblesse du film. Cela ne doit pas empêcher d’apprécier « Madre », qui joue avec les sentiments du public et de ses personnages avec une douce roublardise. Et aussi, notamment dans la relation d’Elena à son prévenant compagnon Joseba (très bon Àlex Brendemühl), cette pointe de cruauté qui donne leur sel aux faux mélodrames.

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L’évaluation du woxx : XX


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