Dans les salles : Metri Shesh Va Nim

Le jeune réalisateur iranien Saeed Roustayi frappe un grand coup avec son dernier film, un polar efficace qui révèle un aspect méconnu de la société iranienne.

Les rafles sur les lieux de shoot permettent de faire du chiffre, mais qui organise le trafic ? (Photos : Wild Bunch)

Il n’y a pas à dire, ça commence très fort. Une descente de police pour coincer un trafiquant débouche sur une course-poursuite effrénée, dont l’issue tragique est proprement glaçante. C’est parti pour plus de deux heures d’immersion dans le quotidien des policiers de la brigade des stupéfiants. On entre dans le film déjà essoufflé, et la promesse de continuer sur cette lancée est tenue.

Acclamé par le public au Festival de Venise en 2019, primé à Bordeaux en 2020, « Just 6.5 » a obtenu cette année le Grand Prix du Festival du film policier de Reims. Le titre anglais, qui reflète mieux l’original persan que le français – « La loi de Téhéran » –, fait allusion aux quelque 6,5 millions de personnes qui font usage actuellement de drogues en Iran (sur une population de 83 millions). L’immersion dans le quotidien des policiers qui traquent usagers et usagères, tout en espérant mettre la main sur les véritables cerveaux du trafic, est parfois sordide. Après une rafle, notamment, les hommes sont séparés des femmes, déshabillés et parqués dans un espace trop petit, ceint de barreaux, avant les vérifications d’usage.

Avec un sens très sûr de la réalisation, le trentenaire Saeed Roustayi orchestre son film comme une série de tableaux. On passe des bas-fonds à un loft rutilant, avec quelques étapes dans des geôles surpeuplées d’une hygiène douteuse. On découvre au passage un système judiciaire où la suspicion est de règle… tant vis-à-vis des personnes inculpées que des fonctionnaires de police, qui pourraient avoir la tentation de monnayer certaines faveurs. De ce petit monde un peu schizophrène, le scénario extrait deux beaux duels de cinéma. D’abord celui qui oppose Samad (Payman Maadi), lieutenant de police, à Nasser Khakzad (Navid Mohammadzadeh), cerveau supposé d’un réseau de distribution de drogue. Ensuite celui qui voit s’affronter le même Samad et son collègue Hamid (Houman Kiai) : tous deux sont soupçonnés par la justice de corruption, alors qu’ils sont en concurrence pour une promotion au grade de commissaire.

C’est autant sur la dynamique de ces duels, parfaitement joués, que sur une réalisation nerveuse et parfois haletante que « Just 6.5 » repose. Dans les scènes de dialogue, la tension est toujours présente, souvent insoutenable ; les protagonistes ne peuvent s’empêcher de faire monter le ton. À ce jeu-là où tout le monde se méfie de tout le monde, qui peut gagner, à part ceux qui tirent les ficelles ? « Ceux », très certainement, et probablement pas « celles » : dans cette République islamique où les femmes restent en retrait, les personnages féminins sont quasiment absents du film.

Finalement, le constat est terrible : un caïd est arrêté, certes, mais la drogue circulera toujours. La peine de mort dont sont passibles consommateurs et consommatrices en Iran dès la possession de plus de 30 grammes d’héroïne, de morphine, de cocaïne ou de leurs dérivés chimiques ne semble pas enrayer un phénomène qui prend ses racines dans une société difficile à vivre. Et la triste scène finale, qui fait pendant à l’ouverture en fanfare, ne manque pas de le confirmer. Saeed Roustayi a passé plusieurs jours en immersion dans la brigade des stupéfiants pour préparer son tournage. Mais si « Just 6.5 » peut se targuer d’un aspect documentaire certain, c’est grâce à une belle maîtrise cinématographique qu’il prend aux tripes. Même si sa vision est parfois difficile, elle est indispensable si l’on est cinéphile.


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