Éducation : Bouillie sémantico-mémorielle

Simple maladresse ou confusion créée par un lieu de mémoire contesté ? Dimanche dernier, alors que le Luxembourg commémorait la Shoah, RTL a tourné au Mémorial de la déportation à Hollerich, en mettant l’accent sur les déplacements forcés durant la Seconde Guerre mondiale.

© Vum Cayambe – Eegent Wierk, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons

Dans sa résolution du 26 octobre 2005, l’Assemblée générale de l’ONU a déclaré le 27 janvier Journée de la mémoire de l’Holocauste dans tous les pays membres. Depuis 2009, le Luxembourg, comme la plupart des pays européens, se souvient des victimes de la Shoah à cette date symbolique, jour de la libération du camp d’Auschwitz par l’Armée rouge.

Enfin, en 2015, le Luxembourg – mieux vaut tard que jamais – a présenté des excuses officielles à la communauté juive locale pour l’implication des autorités luxembourgeoises dans les persécutions antisémites durant l’Occupation et a inauguré en 2018 son Mémorial de la Shoah dans la capitale. Le pays a tranché en cela avec des décennies de commémorations au cours desquelles le destin et la mémoire des Juifs du Luxembourg n’auront joué, c’est le moins qu’on puisse dire, qu’un rôle mineur.

Parce qu’on a cru bon pendant longtemps de perpétuer le mythe d’une résistance de tous bords contre un fléau venu de l’étranger et parce qu’on ne voulait pas se mettre à dos les groupes de victimes qui avaient tiré de ce mythe une partie de leur prestige et de leur légitimité. Que la résistance contre l’antisémitisme ait été une réaction bien moins partagée constitue un fait historique que ce pays mettra au moins autant de temps à reconnaître.

Par conséquent, et a fortiori en ce moment où les derniers témoins nous quittent, la priorité à donner aux thématiques juives devrait apparaître clairement à toute personne un tant soit peu soucieuse de justice historique. Après tout, les autres groupes de victimes n’ont-ils pas eu pendant les 75 dernières années le privilège d’occuper seuls le devant de la scène ?

De là l’irritation suscitée par le reportage diffusé par RTL Télévision le 27 janvier – bouillie sémantico-mémorielle, qui en partant de la commémoration de la Journée à Esch-sur-Alzette nous emmène ensuite au Mémorial de la déportation pour nous éclairer sur les déplacements forcés (Umsiedlungen) durant la Seconde Guerre mondiale.

Si on ne peut reprocher à RTL de s’intéresser aux autres victimes du nazisme, la fonction que remplit ici le mot « déportation » doit nous interroger.

La fonction que remplit ici le mot « déportation » doit nous interroger.

N’oublions pas que le Mémorial de la déportation (ou Mémorial de la déportation civile et militaire comme il s’appelait à l’origine) a été inauguré deux fois : en 1975 puis en 1976, à la demande de la communauté juive qui avait regretté l’absence d’étoile de David sur le monument à côté… Autrement dit : n’oublions pas que la place qu’occupe l’Holocauste dans la mémoire des Luxembourgeois aujourd’hui résulte d’un effort pour briser le monopole d’interprétation qui a longtemps entouré la Seconde Guerrre mondiale. Et que le Mémorial de la déportation, qui a longtemps hébergé le Centre de documentation et de recherche sur l’enrôlement forcé, n’est sûrement pas le lieu le plus fiable pour s’informer sur la Shoah au Luxembourg. Notons en revanche l’absence flagrante et continue d’un lieu plus adapté à l’étude de cette mémoire.


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