Esch 2022 : Le fil bleu

Petit à petit, le vrai dessein de la capitale européenne de la culture émerge : au lieu d’aspirer à être une entreprise d’émancipation par la culture et de destruction des barrières sociales, il s’agit d’un vaste programme de libéralisation de la culture. 

(© Esch2022)

Nancy Braun s’avance à petits pas à travers la nouvelle bibliothèque universitaire sur le site de Belval, tantôt filmée de face, tantôt de dos sous une perspective élevée. La directrice générale d’Esch 2022 est censée révéler sa vision pour l’année prochaine. Entrecoupée par des images de drones survolant le site de Belval, la vidéo n’est pourtant rien d’autre qu’un appel à la commercialisation des échanges culturels : « 130 projets peuvent être soutenus », débite-t-elle, comme si les projets mis sur pied par des artistes souvent travaillant dans la plus grande précarité, qui doivent en plus trouver de l’argent hors Esch 2022 – qui ne les finance qu’à 50 pour cent au maximum, à des conditions du moins questionnables –, n’étaient que des produits sur un étalage prêts à être achetés par une entreprise qui voudrait faire une bonne affaire.

Pas une trace de questionnement éthique d’une telle démarche : et si l’entreprise en question a des pratiques contraires aux droits humains, au Luxembourg ou à l’étranger ? comment avancer si elle encourage ou du moins ignore sciemment de telles pratiques chez ses partenaires ? que faire si l’entreprise en question veut faire du « whitewashing » en investissant dans la culture ? Des questions qu’Esch 2022 préfère éluder.

Cette dernière vidéo en date n’est pas le seul exemple de l’insouciance de la capitale européenne de la culture par rapport à la mise en commun d’intérêts culturels et commerciaux. C’est en fait une véritable obsession de la direction d’Esch 2022 – il y a eu le fameux « matchmaking » organisé entre les porteurs-euses de projets et le Big Four E&Y, et en ce moment le premier article à lire sur le site de l’organisation n’est pas à propos d’un-e artiste, mais une interview avec le directeur de Vinsmoselle. Ou encore les séances « Pitches Esch 2022 » : des webinaires organisés en collaboration avec la plateforme Inspiring More Sustainability (IMS), où des artistes doivent vendre leurs projets aux entrepreneurs-euses. Si l’on regarde de plus près le conseil d’administration d’IMS, on comprend mieux d’où vient cette pratique : au moins trois membres, dont le président et la trésorière, travaillent pour un des cabinets d’audit des Big Four ; sinon, on peut y trouver Sodexo, la BCEE et les Hôpitaux Robert Schumann (qui n’ont pas trop la cote ces jours-ci, mais ça, c’est une autre histoire). Inviter le monde des grandes entreprises et des multinationales à se confronter à la scène culturelle est une chose, inciter les artistes à leur vendre leur peau en est une autre. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, quand examine le fait qu’Esch 2022 n’hésite pas à vendre des soirées exclusives aux sponsors dans des expositions ou salles fermées au public. Un public de contribuables qui aura payé plus de 50 millions d’euros pour voir se pavaner quelques privilégié-e-s derrière des portes closes pour lui.

Poussée à ce point, cette démarche n’est plus une composante du projet, mais une déclaration de politique culturelle.

Et il y a autre chose qui manque : la diversité de la population eschoise, le mélange de classes et d’origines, les différentes sous-cultures qui font le tissu vivant de cette ville, qui a toujours des difficultés à surmonter les clichés, surtout venant de la capitale. Mais le projet d’Esch 2022 ignore tout simplement ces réalités sociales pour présenter des images lisses de Belval comme opportunité d’investissement. Cela revient à enlever l’année culturelle aux habitant-e-s de la ville. Surtout que le « bidbook » avec lequel la ville a gagné l’appellation de capitale européenne de la culture ne mentionne pas aussi obsessionnellement cette dynamique entrepreneuriale.

Mais il y a plus encore : en misant à fond sur la commercialisation, la direction d’Esch 2022 admet en catimini son manque de concepts artistiques propres au projet et à la ville d’Esch et ses environs. Poussée à ce point, cette démarche n’est plus une composante du projet, mais une déclaration de politique culturelle. Une politique culturelle qui soumet les intérêts artistiques à la logique commerciale et libérale. Une politique culturelle aussi pratiquée par les ministres DP de 2013 à 2018 avec les « succès » qu’on connaît. En d’autres termes, Esch 2022 est une vaste entreprise de libéralisation de la politique culturelle, et la scène culturelle – au lieu d’essayer de trouver un petit siège à bord – devrait commencer dès maintenant à imaginer comment limiter les dégâts, une fois que l’année culturelle sera terminée. Les pratiques pourraient bien rester – car elles pourraient s’inscrire dans la durabilité recherchée par la directrice générale.


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