Journalisme : Libéré du Quotidien

Fabien Grasser, l’ancien rédacteur en chef du « Quotidien » vient enfin d’obtenir son licenciement – alors qu’il n’est plus lié au groupe Editpress, il sort de son silence et raconte comment ses articles sur la place financière et le Freeport ont abouti à sa mise à l’écart.

Imaginez un instant qu’en septembre dernier, vous teniez une information exclusive sur la façon dont le Brexit risque d’endommager les intérêts économiques du Freeport au Luxembourg. Imaginez ensuite que votre rédacteur en chef refuse de publier votre article, parce que « vous tapez un peu trop fort sur la riche clientèle ». C’est ce qui est arrivé à Fabien Grasser, lorsque, déjà évincé de la rédaction en chef de son journal, il a proposé à son successeur ce papier – une information parue dans les médias quelques mois plus tard.

« C’est totalement inouï », déclare Fabien Grasser au woxx : « Parler de riches clients pour le Freeport n’est pas une insulte, mais un fait. Le ‘Financial Times’ et ‘The Economist’ les décrit régulièrement comme des super-riches ou des ultrariches. Ces journaux ne sont pourtant pas des gazettes des barricades, ce sont des titres de référence du monde des affaires. » Le papier en question, que nous avons pu consulter, n’est ni corrosif ni même dépréciatif – juste une analyse économique sur l’impact potentiel de l’ouverture de dix nouveaux freeports en Grande-Bretagne. Ce n’est pas le seul exemple de blocage que Fabien Grasser a vécu ces dernières années au Quotidien, journal détenu à parts égales par Editpress et le « Républicain lorrain », une filiale du groupe Ebra qui appartient au Crédit mutuel.

Ses articles sur la place financière, le blanchiment d’argent ou les pratiques contestées de multinationales, à l’image du procès LuxLeaks, de la fortune cachée de la famille el-Assad au Luxembourg ou de l’opacité qui entoure le Freeport lui ont valu « bien des pressions extérieures », qui, selon lui, ont mené la direction à vouloir se débarrasser d’un journaliste et rédacteur en chef trop fouineur. « Les choses évidemment ne sont jamais dites comme cela, de manière aussi directe. Mais je n’ai jamais nui au journal : je traite de sujets sensibles depuis plus de vingt ans et je n’ai jamais eu de procès à la suite de mes articles. J’ai bien été destinataire ces dernières années de droits de réponse, notamment de Socfin. Mais cette multinationale en partie contrôlée par le groupe français Bolloré conteste de façon systématique les informations publiées par les médias. Mes articles sur le Freeport m’ont aussi valu quelques lettres d’un avocat suisse, dans lesquelles je me faisais copieusement insulter, et que logiquement je n’ai pas publiées », explique Fabien Grasser. Nous avons pu jeter un coup d’œil à ces missives, qui concernent un actionnaire du Freeport qui aurait des antécédents pas très nets. Le vocabulaire y est pour le moins fleuri : « feuille de chou » pour le journal, « vaniteux » pour le journaliste.

La direction craignait-elle que cette orientation considérée comme trop peu favorable au business fasse fuir les annonceurs publicitaires ? « Pas uniquement, je suppose », répond Fabien Grasser, « mais c’est le genre de choses qu’on m’a parfois fait comprendre. À plusieurs reprises, un membre de la direction m’a félicité après la publication d’enquêtes, mais dans le même temps me posait cette question pour le moins curieuse : ‘Mais maintenant, tu arrêtes ?’ Je n’ai jamais compris le sens de cette question. De quoi s’agissait-il ? D’arrêter de faire mon travail de journaliste ? »
S’y ajoute le fait que Fabien Grasser a témoigné à deux reprises devant des commissions parlementaires européennes, en 2017 et 2018 : la commission Tax et la commission Pana. « Les éléments que j’ai exposés devant ces enceintes européennes n’allaient pas dans le sens défendu par la place financière et les autorités. D’une certaine manière, certains ont pu considérer que je nuisais aux intérêts de la place alors, que je témoignais simplement du résultat de mon travail de journaliste. »

Sur le plan politique, Fabien Grasser a également fait face à des interventions régulières du ministre des Affaires étrangères, Jean Asselborn : « Il m’a appelé à diverses reprises, en invoquant notamment ‘la grande famille socialiste’, quand un article publié par le Quotidien lui déplaisait. Mais je crois savoir que d’autres journalistes, dans d’autres médias, ont vécu le même type d’expérience. Je sais aussi qu’il est intervenu auprès de ma direction pour dire son mécontentement après la publication d’un article dans lequel j’avais relaté sa rencontre, en septembre 2016, avec le président du Turkménistan, l’une des pires dictatures au monde. Cette rencontre s’était déroulée dans le cadre de la signature d’un accord aérien avec ce pays. À l’issue de cette rencontre, le gouvernement luxembourgeois avait évoqué la conclusion prochaine d’un accord fiscal, mais cela ne s’est finalement pas fait. »

Petit à petit, ces derniers mois, l’air se raréfie autour de Fabien Grasser: « J’ai été mis sur la touche, on ne me confiait plus aucun travail et on m’a empêché d’écrire sur la place financière, notamment sur le jugement rendu le 24 septembre dernier par la Cour de justice de l’Union européenne dans le dossier fiscal Fiat, un prolongement du scandale LuxLeaks. »
Fabien Grasser a finalement été licencié après avoir refusé une modification de son contrat de travail, qui, selon lui, ne lui aurait plus laissé la moindre marge de manœuvre. « Cela revenait à me museler. Il y a eu indéniablement un acharnement contre ma personne ces derniers mois et l’employeur a refusé toute discussion. Il est malheureusement trop courant que l’on se débarrasse de journalistes dont le travail est dérangeant. On peut bien sûr considérer qu’un éditeur de presse est libre de défendre les positions qu’il veut. Est-ce pour autant acceptable ? Je ne le pense pas, car c’est le droit et le devoir d’informer du journaliste qui sont finalement mis en cause. »

Des accusations contre le Quotidien qui s’ajoutent donc à celles déjà faites dans le cadre du remplacement de Fabien Grasser au poste de rédacteur en chef l’été dernier – où le woxx avait aussi révélé que l’intéressé en avait été informé par média interposé. Quelles que soient les suites de cette affaire et les perspectives du journal francophone luxembourgeois, il serait peut-être temps de s’intéresser de plus près aux pratiques journalistiques préconisées par la direction.


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